Le poète et romancier Mathieu Blais nous revient cet automne avec un poème/fable anarchiste intitulé Notre présomption d’innocence. Paru aux éditions Triptyque, le poème se divise en trois parties suivies d’un épilogue et raconte la lutte pour la liberté de quelques marginaux dans une société asservie aux dieux de la macroéconomie. Texte virulent à souhait, Notre présomption d’innocence se vit comme une plongée en apnée dans ce que Montréal a de moins reluisant – mais pas pour les raisons qu’on pense.

Le livre s’ouvre avec la fable « Le loup et le chien » de Jean de La Fontaine, fable qui servira de canevas pour la suite des choses. Au chien, gras mais enchaîné, s’oppose le loup, qui lutte pour sa survie mais court sans entrave. La première partie du poème, « Les chiens domestiques », dresse le portrait de cette ville grise qui grouille d’impulsions artificielles articulées autour d’une consommation aussi effrénée que vaine. Symbole de la civilisation, la ville est aussi le lieu de la sujétion où la liberté individuelle est abandonnée au nom du bonheur du plus grand nombre. Pour s’assurer la docilité des foules, on grave le mirage du bonheur sur les rétines à coups de néons et de publicités. La saleté des rues, l’omniprésence des marques et des corporations, la foule de laquelle on ne s’échappe jamais sont indissociables du monde dans lequel Blais campe sa fable.

La deuxième partie introduit un personnage extérieur, une jeune punk qui vient d’ailleurs et dont le goût de vivre ne peut être contenu dans les rêves préprogrammés que la vie bourgeoise lui fait miroiter. « Petitabeille » voit la ville comme un « terrain de jeu », ce qui n’empêche pas qu’elle doive compromettre son corps pour ne pas s’y perdre. Mais elle résiste et devient peu à peu une louve elle aussi, une femme qui rejette catégoriquement la passivité « parce que c’est dans l’action / davantage que dans le lit sous les lumières rouges / […] que tu exerces ta volonté ». Or les chiens n’aiment pas les loups, surtout ceux qui hantent les rues de la métropole. Le pauvre, bien plus que la pauvreté, est vu comme un problème qui doit disparaître : « Le langage est miné / la lutte à la pauvreté n’est pas ce qu’elle est / c’est une guerre d’extermination / la raison du plus fort y est toujours la meilleure / et les technocrates célèbrent le bon ordre Chez Parée® ».

C’est ici qu’entre en scène « Le loup Vendredi », qui erre sur l’île depuis toujours. Le loup solitaire a perdu ses illusions de jeunesses, ses rêves de révolte, de révolution. Il ne lui en reste pas moins une haine de cet ordre que les chiens affectionnent : « Les chiens portent en triomphe le nom de leur maître / […] alors que les loups / eux / échappent leur mémoire négrie ». Vendredi, comme Petitabeille, ne possède pas la ville mais plutôt l’habite. Blais convie le lecteur dans les ruelles, sur les banquettes des patateries avec leur café au goût d’eau de vaisselle, sous les ponts et dans les squats pour montrer qu’il y a de la vie là où on préférerait ne pas la voir et qu’elle n’a pas à être tributaire des concessions domestiques pour proposer une vision du monde qui se tienne.

Notre présomption d’innocence, c’est un retour aux sources, un appel à ce désir de liberté qui git plus ou moins oublié au fond de chacun de nous. Petit livre sombre mais non pas dénué d’espoir, ce septième opus de Mathieu Blais est à mettre entre les mains de ceux qui préfèrent la veille et la lutte au sommeil artificiel d’un monde déshumanisé.

Chloé Leduc-Bélanger

Notre présomption d’innocence, Mathieu Blais, Triptyque, 2014.