Nino a un 1 an. Pour sa fête, Sandrine et Jules (ses parents) ont convié Charlotte (sœur de Jules) et son copain Éric. Marion, l’amie de Sandrine est également présente. En bruit de fond, des pleurs lancinants proviennent de la chambre du petit Nino. Dans la cuisine, les adultes s’adonnent à une série d’échanges absurdes et cinglants. Tout le monde parle sans réellement s’écouter. Chacun impose leur opinion quant à l’éducation de Nino sans connaître la responsabilité qu’incombe un enfant.

Dans cette pièce de théâtre intitulée Nino, l’auteure et dramaturge Rébecca Déraspe s’inspire de sa propre expérience de la maternité. Quelques mois après la naissance de sa fille, elle dit ressentir une pression sociale. Dans un entretien accordé à Pauline Peyrade (qui se retrouve à la fin du livre), elle confie : « J’avais l’impression que l’Autre – des amis sans enfants, des voisins avec enfants, l’inconnu au coin de la rue – savait mieux que moi comment s’occuper de ma fille ». Elle dit se sentir « jugée et recluse ».

Publiée aux Éditions Somme Toute, la pièce aborde ainsi les thèmes de la solitude chez les parents trentenaires et la maternité comme enjeu du féminisme. D’ailleurs, rappelons que la pièce Gamètes (de la même auteure) présentée à La Licorne au mois de mars dernier présentait également le point de vue de deux amies sur la maternité. L’une était enceinte d’un enfant trisomique; l’autre journaliste féministe défendant corps et âme l’avortement et le statut de la femme carriériste.

Dans Nino, Sandrine se fait presque lapider par Charlotte lorsqu’elle aborde la question du retour au travail.

En retournant travailler, t’abandonnes ton enfant pis c’est des éducatrices que tu connais pas qui l’élèvent. »

La pièce fait état des standards établis par la société. Bien qu’il y ait une évolution des normes et politiques comme le congé parental de cinq semaines pour le père par exemple, des idées préconçues quant à l’éducation et la place prépondérante de la mère auprès de son enfant, demeurent. C’est à coup d’opinions tranchées, injustifiées et dépourvues d’une argumentation solide que les personnages ripostent, misant, entre autres, sur la culpabilisation. L’empathie qui serait plutôt de mise est absente du dialogue.

Y vas-tu falloir que j’arrête de boire pour le restant de mes jours juste parce que je suis mère? … » – Sandrine
«Juste parce que? Pour toi, être mère, c’est pas le plus beau des cadeaux? » – Charlotte

À coups de raccourcis intellectuels, les répliques sont toujours teintées d’un jugement à l’égard de Sandrine. Quand les personnages lui laissent du répit, un autre subit des remontrances. Chacun étale ses frasques et ses frustrations. Des histoires du passé refont surface et la vérité éclate.

Ainsi, à travers des répliques cinglantes et des non-dits rythmés, cette pièce ponctuée d’humour traduit admirablement bien les problèmes sous-jacents d’un évènement pourtant heureux : la parentalité. La symbiose entre Sandrine et l’enfant nuit au développement du lien entre Jules et son fils. En tant que mère, Sandrine doit également faire un deuil de sa vie – avant – Nino. En effet, Marion n’est plus aussi présente pour Sandrine, car elle ne s’identifie pas à la réalité de son amie. Par conséquent, le sentiment de solitude s’intensifie chez cette dernière, qui en vient à sauter un plomb.

Je me sens toute seule. C’est pas compliqué à comprendre. Toute seule. Fucking toute seule. Toute seule dans mon appartement. Toute seule avec mon bébé. Toute seule. Y’a personne qui s’intéresse à ma vie ».

Cette pièce remet les pendules à l’heure sur la réalité des femmes face à la maternité, que ce soit le sentiment d’attachement à l’enfant ou l’idéalisation du rôle de la mère. La maternité est souvent perçue comme un accomplissement. Comme si l’épanouissement de la femme passait nécessairement par là. Montée pour la première fois à Genève, espérons que cette pièce qui s’est value une mention spéciale lors de la remise du prix Gratien-Gélinas en 2014, sera bientôt présentée au Québec.

Edith Malo

Nino, Rébecca Déraspe, Éditions Somme Toute, 2017

À DÉCOUVRIR AUSSI : 

« Gamètes » à La Licorne : l’accomplissement au féminin en 2017