Une longue table en bois éclatée, brûlée, quelques lampes qui pendent du plafond, des chaises aux quatre coins de la scène ; c’est ainsi que se présente la scénographie de Muliats, une production de la troupe Menuentakuan. Retour sur la pièce de théâtre autochtone présentée lundi à la Maison des Arts de Laval en ouverture de la Rencontre Théâtre Ados.

Défaire les clichés

Shaniss (Charles Bender) quitte sa réserve et adapte son prénom à sa nouvelle vie montréalaise. Il devient alors Charles, emménage avec un colocataire blanc et naïf (Christophe Payeur) et tente d’oublier son frère resté au nord (Marco Collin) avec lequel il entretient une relation conflictuelle latente.

La troupe s’engage sur la voie de l’apprentissage envers son public tout en s’intéressant aux clichés et à la façon de les défaire. C’est avec humour que les artistes présentent des préjugés que subissent les autochtones. Parfois les blagues visent un public allophone, d’autres fois elles sont réservées aux Autochtones. Cette balance tout à fait légitime entre les deux publics permet un accord de saveurs destiné à tous, des plus jeunes aux plus vieux, tout en privilégiant une forme de théâtre d’abord destinée à des spectateurs adolescents (sans toutefois écarter les adultes).

Interventions poétiques et interactions avec le public

Elle joue l’amie raciste pour une scène, mais son rôle sans nom consiste plutôt en celui d’un esprit. Natasha Kanapé Fontaine est l’élément poétique et plus léger de la pièce. Elle se manifeste dotée d’un micro pour réciter chants et poèmes innus par moments, tantôt comme un fantôme invisible, tantôt comme une entité plus tangible et physiquement présente. Puisque les Autochtones se déterminent entre autres par une longue tradition de poésie de la parole, ce « personnage-esprit » apporte une dimension intéressante à la pièce polymorphique. En effet, il n’y a pas que la partie définie de l’histoire de Shaniss qui anime la pièce. À un moment, Marco, frère du protagoniste, redevient l’acteur lui-même pour aborder frontalement le public et s’y mêler dans une tentative d’enseigner quelques mots innus aux non-initiés.

Le jeu des comédiens, parfois artisanal mais toujours sincère, apporte son lot d’efforts pour soulever des questions pertinentes. Cependant, il n’atteint pas à tout coup son plein potentiel. De très bonnes idées en confrontent de moins bonnes. Par exemple, la reprise de Speak White de Michèle Lalonde lorsque le personnage de Shaniss pense qu’il s’agit d’un auteur autochtone s’adressant à un francophone. La récupération est originale et intéressante, aborde le problème avec un ancrage culturel puissant. En revanche, la partie récupérée de Hamlet, le fameux monologue « être ou ne pas être » qui devient « être innu ou ne pas être innu » laisse le spectateur perplexe. La question est légitime, mais la façon de la poser n’apporte pas l’effet escompté. En outre, le dénouement de l’histoire tombe également plus ou moins dans le cliché. La vérité est dévoilée : Shaniss est en fait un métisse. Le suspense et la révélation ne sont pas nécessaires ; le public peut par lui-même conclure quels enjeux sont les plus importants sans en mettre une emphase trop dramatique dans l’écriture de la pièce.

Lors du joyeux moment questions-réponses qui a suivi la pièce, le public est revenu sur l’emploi abondant de l’innu et de son effet désiré envers les allophones. Autour d’un thé du Labrador cueilli à la main, les comédiens ont répondu d’éloquente façon. Il s’agit d’un acte de fierté. L’art engagé qu’ils promulguent a pour ambition de sensibiliser les allophones à la musicalité et aux sonorités d’une langue autochtone. L’équipe souhaite rappeler que les langues des Premières Nations sont encore vivantes.

Muliats demeure un espace de création qui allie plusieurs forts éléments même si ce travail pourrait être raffiné.

Victor Bégin

Les Productions Menuentakuan présentent Muliats un peu partout au Québec. Avec Marco Collin, Natasha Kanapé Fontaine, Christophe Payeur et Charles Bender.

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