Mayonnaise met en parallèle les destins de Gabriel Rivages, universitaire blasé, et de Richard Brautigan, écrivain suicidé considéré comme le « dernier des beatniks », tout ça sur fond d’Histoire américaine. C’est le deuxième volet de la trilogie 1984. Il succède à Hongrie-Hollywood Express.

Le roman de 200 pages se fragmente en 113 chapitres, dont le plus long compte trois pages et le plus court, quelques mots. La narration, presque chaotique par son refus de la chronologie, est la plupart du temps assumée par un narrateur omniscient, qui laisse parfois la tâche de raconter aux personnages eux-mêmes. Le ton varie beaucoup d’un chapitre à l’autre : ainsi, la narration classique côtoie nombre de poèmes, citations, anecdotes historiques, recettes de mayonnaise, articles tirés de manuels d’intervention policière, extraits de critiques sur l’œuvre de Brautigan, etc. Tout ça gravite autour de liens subtils qui nous permettent de recréer le récit au fur et à mesure.

Le narrateur remonte loin dans la généalogie de Brautigan et Rivages, nous racontant les circonstances qui ont mené à leurs naissances et les liens qui les unissent. Tout semble s’articuler en un parfait engrenage de causes à effet et reflète une conception déterministe de l’Histoire. On obtient alors un portrait du XXe siècle en forme de toile tissée de coïncidences qui, avec le recul, n’ont pas l’air si fortuites que ça. Ainsi, il semble tout à fait logique que les inventions de la machine à écrire et du pistolet marquent le début d’une histoire qui se termine avec le suicide de Brautigan. Plamondon ne s’intéresse pas à des vies ou à des personnages, mais à des destins.

Dans Hongrie-Hollywood Express, il est question de Johnny Weissmuller, immigrant hongrois qui deviendra tour à tour champion olympique de natation, star hollywoodienne pour son interprétation de Tarzan et has been oublié par le système qui l’a créé. Dans Mayonnaise, Plamondon s’interroge sur le destin de Brautigan, successivement enfant bâtard, poète fauché qui change d’emploi aussi souvent qu’il change de femme, écrivain adulé par les années soixante-dix, beatnik trahi par sa génération et assassiné par les années Reagan. En parallèle, Rivages se questionne : « À quarante et un ans, je ne serai jamais quelqu’un d’autre que moi-même, Gabriel Rivages. Ai-je pour autant raté ma vie ? » Question sans réponse, car qu’est-ce qu’une vie réussie ? Weissmuller et Brautigan ont-ils raté la leur ?

Plamondon transpose ce problème métaphysique dans celui, très terre-à-terre, de la confection de la mayonnaise : « Arrive enfin le moment magique de la mayonnaise. Parfois elle prend, parfois elle ne prend pas. Il y a ceux qui disent la réussir à tous les coups, et ceux qui disent ne jamais y arriver. On ne sait pas pourquoi. C’est là la beauté de l’émulsion. » Ça nous renvoie à la citation de Camus placée en exergue, disant que le seul problème philosophique important, c’est se demander si la vie vaut ou non la peine d’être vécue. Et ça, on ne peut pas le prévoir, ou l’anticiper : comme la mayonnaise, on ne peut constater qu’après-coup la réussite ou l’échec de l’entreprise.

Or, « mayonnaise » est le dernier mot du roman le plus connu de Brautigan, La pêche à la truite en Amérique. L’auteur, après une réflexion sur le mystère du langage, nous fait part du désir arbitraire et inexplicable qui l’a conduit à finir son livre de cette façon : « Exprimant ainsi un besoin humain, j’ai toujours voulu écrire un livre qui s’achèverait sur le mot « mayonnaise ». » Pas d’autres sens, donc, que l’expression d’une certaine fantaisie langagière, d’un caprice d’écrivain. D’ailleurs, toute l’œuvre de Brautigan respire la folie du langage libéré des conventions et de ses fonctions utilitaires. Le mot « mayonnaise », entre les mains de Plamondon, s’extirpe de la signification usuelle qu’on lui accole pour exprimer une liberté créatrice qui s’autosuffit.

Là est peut-être la réponse à la question qui traverse le livre. Les romans de Brautigan n’ont pas de sens; pourtant, on est capable de les apprécier pour ce qu’ils sont. On ne peut réussir ou rater sa vie, simplement parce que son sens réside dans le mystère qui l’entoure, dans son imprévisibilité et son absurdité. C’est là la beauté de l’émulsion.

– Antonin Marquis

Éric Plamondon, Mayonnaise, Le Quartanier, 2012, 200 p.