Le roman de Samuel Rochery se présente comme une sorte d’inventaire de « figurines » qui tiennent lieu de chapitres, toutes issues de l’imagination de John Mattel, personnage fictif dont le nom s’inspire de la célèbre compagnie de production de jouets. Les cinquante chapitres mettent en scène différents personnages provenant en grande partie de l’imaginaire collectif contemporain; ainsi se rencontrent acteurs connus, héros de jeux vidéo, personnages romanesques, superhéros de comics, musiciens célèbres, joueurs de soccer, philosophes, etc., en une orgie fantaisiste où les lieux et les époques s’entremêlent sans souci de rigueur historique. Chaque chapitre porte le nom de la « figurine » qui en assume la narration.

L’écriture de Rochery est sinueuse; sa syntaxe, désarticulée, de façon à exiger du lecteur un effort soutenu; le tout est porté par un souffle poétique mais bien ancré dans le réel : « Quand quelqu’un de votre famille est emporté, c’est l’occasion de penser aux vivants bouchées doubles. Les anciennes photos jaunes au sujet des petites robes et des sourires aux belles dents blanches sont aussi lourdes que ce genre de poteau indicateur : personne n’ira plus dans ce sens-là. »

Autour des cinquante chapitres viennent se greffer un prologue écrit de la main de John Mattel, une liste des noms des figurines dont il est question, un épilogue en forme d’échange de courriels entre Bonnie et Clyde, ainsi qu’une « Postface critique sur une mémoire ». Ces appendices agissent comme explication, ou plutôt comme mode d’emploi, donnant au lecteur des pistes de lecture pour déchiffrer les énigmes posées par les figurines de John Mattel.

Ce dernier, en tant que narrateur, assure la cohésion du roman et s’affiche en marionnettiste jouant avec ses figurines comme un enfant avec les siennes : il a un personnage entre les mains et lui fait faire ce qu’il veut avec pour seules limites, celles de son imagination. Mattel, dans le prologue, explique – à peu près – ce qu’il entend par « figurine » : c’est un personnage, réel ou fictif, qui appartient à l’imaginaire collectif, c’est-à-dire qu’il n’a plus un seul créateur, mais plusieurs; en fait, quiconque peut se l’approprier et ainsi participer à l’élaboration de son mythe. Il faut s’imaginer Mattel une figurine à la main et la faisant parler devant nos yeux.

La postface critique, qui clôt le roman, est une réflexion sur la mémoire collective et l’Histoire. Le narrateur part du film Inglourious Basterds de Quentin Tarantino pour élaborer le concept d’« hypomnésie », soit la fictionnalisation de la mémoire collective. Une hypomnésie serait donc le détournement de certains personnages ou événements appartenant à l’Histoire officielle pour critiquer le discours à sens unique qui compose cette dernière; une mémoire collective alternative et fictionnelle. Pour Rochery, « on peut appeler fiction le type d’effort qu’il faut faire pour apprendre à penser, à ne pas se laisser aller. » Cette postface critique donne une clé pour comprendre les cinquante chapitres précédents, comme si ceux-ci n’étaient pas assez clairs pour que l’on tisse les liens sans avoir besoin d’explications supplémentaires – ce qui me laisse un peu perplexe. Je dois avouer que, sans cette postface, j’aurais eu beaucoup de difficulté à me situer par rapport au roman, ce qui me fait remettre en question l’autonomie des « fictions » qui le composent. Je laisse à l’auteur le bénéfice du doute.

Plus que le simple résultat du désir ludique d’inventer des histoires pour les faire vivre à des figurines, Mattel est un exercice de style qui cherche à provoquer le lecteur, à le faire réfléchir : « Jouer pourrait donner envie de penser, et penser, l’envie de fabriquer soi-même ses propres figurines. » Le jeu dont parle le narrateur est celui de mettre en branle la pensée par des associations d’images innovatrices. Cette démarche se rapproche beaucoup de celle des surréalistes, en ce sens qu’elle procède par juxtapositions d’éléments étrangers l’un à l’autre pour arriver à un résultat esthétique inédit. Mattel l’écrit lui-même : « Peut-être ne sommes-nous vraiment capables d’éprouver des sentiments que lorsqu’il est surtout question de sentir, sans comprendre, comment des grammaires collent ensemble à des moments pas prévus. » Par grammaire, il entend structure, organisation, ordre. Or, il n’y a pas qu’une seule grammaire, mais plusieurs; c’est à nous de les mélanger pour créer de l’imprévu; et Rochery donne l’exemple.

Mattel est exigeant; il faut le lire attentivement sans quoi on est vite perdus. Mais là est son but : nous égarer, puis nous révéler un monde infiniment plus riche que celui que nous venons de quitter.

-Antonin Marquis

Samuel Rochery, Mattel, ou Dans la vie des jouets de la Cie de John Mattel, il y avait des hommes et des femmes, Le Quartanier, 2013, 215 p.