Crédit photo : Sophie Gagnon-Bergeron

« Le tir d’artillerie n’est pas une science exacte. Connaître ses lois permet de comprendre les dangers qu’il peut causer, mais guère de s’en protéger. J’ai simplement eu de la chance. Pas toi. »

C’est sous la forme d’une lettre écrite à Artyom, un jeune garçon ukrainien de quatre ans tombé sous les projectiles en janvier 2015 que le journaliste indépendant Frédérick Lavoie entreprend de nous expliquer le conflit dans lequel l’ex-république soviétique s’enlise depuis novembre 2013.

«Tu étais innocent, tu l’es toujours. Ils étaient tous coupables et ils le sont encore. »

Livre sans précédent, Ukraine à fragmentation nous emmène dans les coulisses d’une guerre totalement évitable, une guerre absurde au possible, comme il n’y en a que trop en ce monde.  « J’ai voulu expliquer les mécanismes et les engrenages derrière une guerre, pas seulement celle-ci, mais derrière presque toutes les guerres », raconte le journaliste en entrevue.

Des premiers affrontements sur la place publique de Kiev à l’injuste annexion de la Crimée par les Russes en passant par le renversement du président, puis aux tirs de missiles Grad qui, ultimement, coûteront la vie au jeune Artyom, ce sont près de deux années de conflit que le journaliste nous relate dans une langue accessible, simple et touchante d’humanité.

« Ce qui est absurde dans ce conflit, comme dans bien d’autres, c’est que rien ne l’annonçait. Jusqu’au 21 novembre 2013, personne ne braquait les armes, personne ne se préparait à la guerre. Une autre absurdité c’est qu’il n’y a pas qu’un seul coupable : tout le monde l’est un peu, mais ils sont tous aussi un peu innocents », confie l’auteur.

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L’absurdité de la guerre, oui, mais aussi la corruption des élites et des élus, les intérêts pas toujours altruistes des principaux personnages gravitant autour de ce conflit : le livre nous en apprend beaucoup sur l’Ukraine et sur les ex-républiques soviétiques en général. Celles-ci, décrivait-il dans son premier récit paru à La Peuplade en 2012,  Allers simples : aventures journalistiques en Post-Soviétie, sont « notamment unis par une lingua franca (le russe) , une tendance politique dominante (l’autoritarisme) et des problèmes socio-économiques communs (lourde bureaucratie, corruption endémique, forte économie informelle). »

L’auteur de ce livre atypique a eu un parcours tout aussi atypique. Né à Chicoutimi, étudiant en journalisme à l’Université Laval, Frédérick Lavoie s’installe à Moscou après une maîtrise en journalisme :

« J’ai appris le russe par hasard autour de 2003 grâce à un échange avec l’Université Laval. Je l’ai d’abord appris un peu par moi-même, puis j’ai passé douze mois à Moscou dans le cadre d’un échange universitaire. J’y ai couvert des sujets pour Impact-Campus.  Je suis, par la force des choses, devenu russophone et journaliste international. Je m’y suis donc établi tout naturellement en 2008 à la fin de mes études en journalisme ».

Journaliste indépendant de cœur et d’âme, il refuse de se dire journaliste de guerre : « Je ne veux pas être un reporter de guerre. La guerre me répugne. Je ne veux pas de cette aura romantique qui enveloppe celui qui couvre la destruction et la mort au péril de sa vie et de son équilibre mental. Je ne cherche pas à devenir une légende ou un martyr de l’information », confie-t-il dans Ukraine à Fragmentation, un livre qui est écrit avec une intelligence affûtée, une humanité bien en place, avec la plume libre d’un journaliste qui n’a de comptes à rendre à personne.

Charles Quimper

Ukraine à fragmentation, Frédérick Lavoie,  La Peuplade, 2015.

À noter que le premier livre de Frédérick Lavoie, Allers simples : aventures journalistiques en Post-Soviétie, paraîtra dans la collection Bibliothèque québécoise (BQ) à l’hiver 2016.