Un peu plus d’un an après Les cordons de la bourse, Clément de Gaulejac récidive et publie chez La mauvaise tête Tailleurs d’histoires, un livre à l’humour grinçant qui expose les inadéquations entre ce qu’on dit et le sens réel des mots employés. Pour résumer l’entreprise, la maison d’édition affirme que « le mot chien n’a jamais mordu personne »; pourtant, certaines propositions de De Gaulejac ne manquent pas de mordant, alors que d’autres, plus légères, laissent de côté la critique politique de celui qu’on connaît aussi pour le blogue L’eau tiède.

Combinant texte et dessin, le livre fonctionne selon un schéma précis : en haut de chaque page, une formule nominale, la même à gauche comme à droite; sur la page de gauche, un dessin qui entretient un rapport, direct ou ténu, avec l’en-tête sous laquelle il s’inscrit; sur celle de droite, quelques mots qui jettent une lumière nouvelle sur l’arrimage entre formule et dessin. Ensemble, ces trois éléments – en-tête, dessin, explication – forment une espèce de triptyque, chaque élément venant répondre aux autres et les nourrir de nouvelles significations. Le parcours de l’œil, son nécessaire retour à la proposition originelle puis au dessin, donne à chaque double page une unité narrative, d’où, peut-être, l’appellation d’ « histoires » qui chapeaute le livre.

Mais de quoi ça parle, au juste? Difficile de résumer l’humour unique de De Gaulejac, ou d’unifier le tout dans une seule définition. Ce n’est pas que Tailleurs d’histoires résiste à l’analyse. Et pourtant : huit lectures plus tard, je continue à rire aux mêmes pages et à m’interroger sur les mêmes détails. Entre coups de gueule et clins d’œil, le livre propose une incursion dans un monde parallèle où les mots sont tordus pour livrer d’autres vérités, un peu cyniques il est vrai, ou encore pour établir une connivence avec les lecteurs les plus avertis. Ainsi rit-on de l’allusion à peine voilée au film Tornade dans « Le facteur vent », où les vaches sont dotées de velléités aériennes. À l’opposé, « Le partage des eaux » nous replonge dans la mobilisation contre le projet d’oléoduc d’Énergie Est et de ses dangers pour les bélugas; l’expression « modifier en profondeur » qui accompagne l’illustration prend alors de sinistres augures.

Crédits : Clément de Gaulejac

Crédits : Clément de Gaulejac

Les dessins aux traits simples sont sans concession : aucune nuance de gris n’est permise, on ne retrouve dans Tailleurs d’histoires que du noir aux contours précis avec quelques traits suggérant le mouvement, quelque chose comme de la détermination faite dessin. Le texte, quant à lui, jouit d’entorses typographiques, s’étend sur la page et en déborde parfois; la disposition des mots et des illustrations, la façon dont ils se rejoignent ou au contraire restent confinés chacun sur leur page accentue l’effet narratif des triptyques. Enfin, il faut souligner la poésie par l’absurde que met de l’avant l’auteur; lorsque « chef d’état » devient « chef des tas », on comprend tout de suite le potentiel comique et critique qu’accompagne le détournement des expressions figées. Il s’agit donc de dire et de montrer par la disposition, le dédoublement et le retournement des mots, dont la présence sur la page est partie intégrante du travail de l’artiste.

Bref, avec Tailleurs d’histoires, Clément de Gaulejac propose un ouvrage singulier, où les mots disent plus qu’ils n’en ont l’habitude et où les illustrations, franches et évocatrices, ont le pouvoir de transmettre en un coup d’œil des idées complexes. Si le livre est petit, il n’en est pas moins rempli de matière à réflexion et à éclats de rire; deux bonnes raisons, donc, d’aller y jeter un œil.

Chloé Leduc-Bélanger

Tailleurs d’histoires, Clément de Gaulejac, La mauvaise tête, 2015.

L’ouvrage accompagne l’exposition Les Naufrageurs à Vox – Centre de l’image contemporaine, qui y est présentée jusqu’au 5 décembre. Pour tous les détails, c’est ici.