Au centre du petit Théâtre Outremont, la poète Louise Dupré est assise devant Nicolas Jobin, un artiste multidisciplinaire, et entourée par les spectateurs venus assister à la mise en scène de son recueil de poésie Plus au que les flammes. Un recueil magnifique paru aux Éditions du Noroît, je le rappelle, qui lui avait valu le Grand Prix Québécor du Festival International de Poésie de Trois-Rivières et le Prix du Gouverneur général – la soirée s’annonçait donc des plus prometteuses. Si je savais d’emblée que la voix, déjà très prenante, de l’auteure serait accompagnée par cinq autres voix enregistrées tout au long de la lecture (Evelyne de la Chenelière, Martine Audet, Annie Lafleur, Catrine Godin, Roland Lepage), j’ignorais toutefois que le saisissement initial allait me poursuivre jusqu’au dernier vers prononcé, comme « les spectres qui dorment là / depuis la création du temps ».

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Un orchestre virtuel ponctue, berce, les poèmes de Louise Dupré qui prennent naissance dans « un enfer d’images / fouillant la poussière / des fourneaux », celui d’Auschwitz et de Birkenau où la vie des enfants n’était pas épargnée, leurs biberons laissés dans le tournant des choses, leurs petits souliers également, où les seins des femmes offraient du lait suri. Certaines images des camps, maintenant devenus lieu de visite, sont présentées sur les deux écrans de la salle, avec des plans sur les briques, les barbelés, l’écorce des arbres, et dans les perspectives plus éloignées, on entend les « cris crevés / qui hantent encore / les champs ». La poésie permet de conserver la mémoire, de témoigner de l’effroi qui s’empare du sujet poétique après avoir découvert les chambres à gaz, les couloirs qui mènent à la mort. Elle met l’horreur au pied du mur, de son propre mur, pour la regarder dans les yeux, ensuite retrouver l’espoir de continuer à vivre, de faire danser ceux qui caressent « des troupeaux de nuages », et la volonté de chasser « par milliers / les insectes noirs / sur la crête des mots ».

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Une des vidéos intercalaires au cours de la représentation soulève la problématique de la traduction de ce recueil en anglais : comment rendre compte du mot « douleur » sans lui faire perdre sa multitude de sens, tous aussi importants les uns que les autres? Ici, le travail musical, les images de Jonas Luyckx, les voix, ont bien su redonner à ce mot toute sa puissance et montrer qu’au cœur des « formes souffrantes » la vie est partout ; elle doit se poursuivre avec l’enfant à ses côtés qui exige un avenir pour l’existence, pour l’écriture, et une humanité ouverte sur l’amour. C’est avec la pesanteur et la grâce que je suis sortie de la salle, satisfaite de l’expérience, de cette traversée marquante du recueil Plus haut que les flammes.

Vanessa Courville

Plus haut que les flammes était présenté le 31 mai et le 1 juin dernier au petit Théâtre Outremont dans le cadre du Festival de la poésie de Montréal, en partenariat avec Rhizome.