Crédit photos : Julia Marois

Assez, c’est assez! Voilà l’expression qui pourrait résumer l’écœurantite aigüe que ressentent bon nombre de musiciennes québécoises en ce moment. Pour le rappel : au début de juin, 136 femmes (dont Lisa Leblanc, les sœurs Boulay, Safia Nolin et Mara Tremblay) ont fait savoir leur ras-le-bol dans une lettre diffusée sur les réseaux sociaux.

Les Femmes en musique (nom donné au collectif) pointent du doigt la sous-représentation des artistes féminines dans les festivals québécois : on compte moins de 30 % de femmes dans la programmation des Francofolies, du Festival de Jazz, du Festival Diapason à Laval et du Festival d’été de Québec. Et c’est sans parler du machisme du milieu musical, dans lequel le mansplaining (les explications données par des hommes de façon paternaliste sur des sujets que les femmes connaissent mieux ou autant qu’eux) et les commentaires sexistes sont plus souvent la règle que l’exception. Vous avez du mal à croire que l’égalité n’est toujours pas arrivée dans le monde soi-disant progressiste des artistes? Les sceptiques seront confondus : la dernière femme à avoir remporté le prix de l’auteur/e-compositeur/trice de l’ADISQ est Francine Raymond en 1993… et on est 2017, c’est-à-dire 24 ans plus tard!

Le coup de gueule plus que nécessaire des Femmes en musique a fait réagir les médias et plusieurs actrices et acteurs de l’industrie musicale. Enfin! Et bravo! Si je salue leur excellente initiative, j’aurais aussi aimé qu’elles viennent à la défense de certaines femmes particulièrement vulnérables dans le milieu musical : celles qui vivent du racisme, de la transphobie et de la queerphobie, en plus du sexisme ordinaire.

J’ai rencontré Samuele, multi-instrumentiste ouvertement féministe et queer, pour lui demander son avis sur le collectif Femmes en musique (FEM). Nous avons jasé des grands « isme » (sexisme, féminisme, etc.) et de sa lutte personnelle contre les inégalités. Entre autres. Pour respecter sa remise en question de la binarité des genres, j’utilise le pronom neutre « ille » pour désigner Samuele et j’écris les adjectifs à la fois au masculin et au féminin.

Jasons antisexisme à l’Anticafé

L’endroit n’aurait pu être mieux choisi pour notre rencontre : l’Anticafé, un lieu hybride entre un appartement de hippies et un repaire d’anarchistes, où on paie 3 $ par heure pour du café et des biscuits à volonté et où on doit laver sa vaisselle avant de partir.

Pas le temps de niaiser, je pose tout de suite la question qui me brûle les lèvres : « Pourquoi ne pas avoir signé la lettre? » Malgré son lendemain de veille, Samuele est bien réveillé.e et m’explique avec aplomb sa position sur le sujet : « J’ai choisi de ne pas signer la lettre pour plusieurs raisons. D’abord, j’avais un malaise avec le ton. Ce n’est pas ma parole ; je n’aurais pas formulé les choses comme ça. C’est trop white feminist pour moi, pas assez radical et pas assez inclusif. Il n’y avait pas de solutions qui étaient apportées. Ensuite, tellement de gens ont signé la lettre que je n’ai pas ressenti le besoin de le faire. »

Même si Samuele a certaines réserves par rapport à la lettre, ille se réjouit de l’initiative des FEM : « Je pense que la diversité des tactiques est vraiment importante. C’est pourquoi je n’ai pas envie de dénigrer cette démarche-là. Et je suis d’accord avec le contenu de la lettre, surtout quand elles disent qu’un des problèmes, c’est que ce sont des hommes en majorité qui sont les diffuseurs et les directeurs de programmation. »

Entre deux gorgées du café à volonté, je lui demande comment on pourrait lutter contre ce sexisme qui perdure dans l’industrie musicale. Par exemple, faudrait-il imposer des quotas de représentation dans les festivals? « Je ne suis pas sûr.e, mais je penche plus vers le oui. Peut-être qu’il faudrait créer la parité pour que les femmes occupent plus d’espace. Mais ce qui me semble le plus efficace comme démarche, c’est de créer des lieux non mixtes. Ce qui m’a le plus aidé.e à prendre ma place, c’est quand j’ai participé au Rock Camp [un camp musical pour filles]. J’ai eu l’occasion de partager du savoir avec d’autres femmes et de me sentir adéquat.e. Ça m’a donné confiance en moi et ça a changé la façon dont j’occupe l’espace maintenant. Il faut arrêter de s’excuser d’être là et il faut aussi que plus de femmes soient en position de décision. C’est de cette façon qu’on va occuper plus d’espace. »

Faire des vagues

Aussi intéressante que soit notre discussion, je me questionne à savoir si nous devrons l’avoir encore dans quelques années. N’est-il pas temps que l’égalité arrive une bonne fois pour toutes et qu’on puisse passer à un autre sujet? « Je pense que c’est un mouvement qui a commencé il y a longtemps et que ça ne finira jamais. C’est un cycle ; ça vient par vagues. Chaque fois, on avance un peu. Et chaque fois, on recule aussi un peu. Mais chaque fois, on gagne toujours un peu de terrain. En ce moment, on dirait qu’il y a le début d’une vague. »

Ce n’est pas parce que Samuele n’a pas signé la lettre qu’ille va regarder la vague sans se mouiller. Au contraire, ille a bien l’intention de continuer à « occuper l’espace de façon positive et affirmative ». Son militantisme passe également par les paroles de ses chansons, teintées par ses valeurs : « Mon œuvre elle-même est antisexiste, mais j’aborde certains thèmes par la bande et non pas de front. Ça ne m’intéresse pas de faire de la musique comme les Cowboys Fringants et d’avoir un refrain du genre “Le Québec est sexiste”. Par exemple, j’ai une nouvelle chanson dans laquelle j’aborde le thème du consentement. Mais ce n’est pas dit clairement ; c’est raconté dans une histoire, un peu comme le fait l’artiste Ani DiFranco. Pour les messages plus ouvertement politiques, je préfère utiliser la forme du spoken word, comme pour Égalité de papier [la première pièce de son album Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent]. »

Mlitant.e radical.e au visage de chérubin

Par un miracle que j’ai peine à comprendre, Samuele n’a reçu aucun message haineux depuis qu’ille fait carrière en musique. On sait pourtant que les haters sont loin d’être tendres envers les queer et les féministes d’habitude. On n’a qu’à penser au déluge d’insultes qui a submergé Safia Nolin au lendemain du gala de l’ADISQ l’année passée pour s’en convaincre. C’est tout le contraire pour Samuele : « Il y a des gens qui m’écrivent pour me remercier. Et la plupart des personnes qui m’apostrophent, c’est pour me donner de l’amour. »

Voyant mon incrédulité, l’artiste m’explique : « Les gens sont plus ouverts qu’ils le pensent à des sujets radicaux. Mais ça dépend de la façon dont on aborde la question. Je parle de non-binarité et de queer, mais les gens me lisent comme si j’étais une fille parce que j’ai un visage de chérubin et des petits cheveux blonds, même si moi je me vois plutôt comme un garçon de 14 ans! Donc, ma présentation et ma façon de m’exprimer ne sont pas menaçantes pour les gens. Je suis moins punk que je le pensais! J’utilise mon privilège pour pousser des idées. »

Samuele se réjouit de la réaction du grand public, qu’ille redoutait au début de sa carrière en musique : « Pour moi, ça a été très difficile de faire mon coming-out à moi-même et à ma famille à cause de mon désir de faire de la musique. Je savais que je ne pourrais pas rester dans le garde-robe publiquement comme musicien.ne si j’étais “out” dans ma vie privée. Ça m’effrayait énormément et ça a même retardé mon coming-out de plusieurs années. Je ne voulais pas être vu.e comme LA chanteuse lesbienne. C’est une étiquette lourde à porter. »

Réalisant du coup que je lui parle de son identité queer comme le font tous les journalistes, je lui demande s’ille veut changer de sujet, mais ille me rassure : « Finalement, ça me fait plaisir de parler du queer avec les journalistes et les gens. Ça fait partie de mon identité publique. C’est pertinent parce que le travail artistique, c’est justement de brasser des idées. Faire partie de la discussion publique, c’est un beau privilège. Et c’est vraiment extraordinaire d’avoir un espace pour parler d’autre chose que de la musique! La musique, ça m’allume. Mais plutôt que de parler de ma musique, je préfère que les gens l’écoutent. »

Parlant de sa musique, elle vaut vraiment la peine d’être écoutée! Allez faire un tour sur le site de Samuele ou à un de ses prochains spectacles aux Francofolies (16 juin), au parc Grenier à Verdun (le 27 juin), au Festival de la Chanson de Tadoussac (le 30 juin) ou au Festival d’été de Québec (le 6 juillet).

Edith Paré-Roy

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