Pas besoin de regarder un film d’horreur pour avoir peur quand on est sensible à la cause des femmes. Il ne suffit que de voir une entrevue avec Donald Trump (ce « monstre orange et pervers sexuel », comme le dit si bien l’humoriste Amy Schumer) pour avoir la chair de poule. Ou d’écouter certains commentateurs misogynes accuser les victimes de viol plutôt que leurs agresseurs. Avez-vous entendu Éric Duhaime comparer une agression sexuelle à un simple « vol de char »? Frissons garantis.

Le traitement médiatique réservé aux victimes osant dénoncer leur agresseur est bien souvent horrifiant. Trop de journalistes (et leurs lecteurs) remettent en question leur crédibilité, insinuant que leur parole est « incohérente » ou leurs propos « exagérés ». L’intimidation que subissent les féministes qui critiquent la culture du viol est aussi un vrai cauchemar. Heureusement, certaines personnes s’attaquent au problème plutôt que de céder à la peur. C’est le cas des auteures derrière le blogue Je suis féministe, qui persistent et signent en publiant Je suis féministe, le livre aux Éditions du remue-ménage, un recueil de textes tirés de leur blogue.

Victimes, au bûcher!

Au XVIIe siècle, en Nouvelle-Angleterre, où prédominaient la culture religieuse et le puritanisme, les « sorcières » étaient celles qui menaient une vie hors normes (surtout des mendiantes, des mères célibataires et des prostituées) et qui étaient incapables de réciter une prière au complet avant leur exécution.

Maintenant, dans une société où la culture du viol teinte les relations et les discours, les « sorcières » sont celles qui accusent leurs agresseurs plutôt que d’en être des victimes consentantes. Et pour oser les avoir dénoncés, celles-ci sont trop souvent brûlées symboliquement sur la place publique. Comme l’écrit à juste titre Isabelle N. Miron dans son texte #jenaipasportéplainte, que l’on retrouve dans Je suis féministe – le livre, « le blâme et la honte sont portés bien plus par les victimes que par les coupables ».

Prenons le triste exemple d’Alice Paquet. Après avoir accusé le député libéral Gerry Sklavounos d’agression sexuelle, la jeune femme a été traitée de menteuse et mise au banc des accusés. TVA a même parlé de « révélations troublantes » à son sujet, notamment qu’elle serait une « ex-prostituée ». Ce qui est réellement troublant ici, c’est qu’un média tente de salir la réputation de la dénonciatrice tout en insinuant que les travailleuses du sexe n’ont pas de parole ou qu’elles n’ont pas le droit de dénoncer leurs agresseurs…

Le féminisme renaît de ses cendres

Si certains masculistes et autres misogynes tentent de réduire au silence les victimes, plusieurs d’entre elles et leurs alliés-es n’ont pas l’intention de se taire. Par exemple, les blogueuses de Je suis féministe (JSF) ont uni leurs voix pour dénoncer diverses injustices subies par les femmes, dont l’intimidation et la violence sexuelle. Au début de leur aventure, en 2008, il y avait peu d’espace pour le féminisme sur le Web. Mais comme elles l’expliquent dans l’introduction de leur recueil de textes, il existe maintenant plusieurs blogues portant sur la question au Québec, ainsi que des articles traitant des enjeux féministes dans diverses publications grand public.

Mais qui dit avancée féministe dit aussi ressac antiféministe. Les auteures de JSF et d’autres blogueuses ont reçu tellement de messages haineux de la part de trolls qu’elles ont publié, en 2015, une lettre collective intitulée « Misogynie 2.0 : harcèlement et violence en ligne ». « De telles attaques cherchent intentionnellement à humilier et à effrayer les femmes pour les exclure du débat public, les museler ou les réduire à la plus simple expression du préjugé culturel et des stéréotypes de genre auxquels on les associe », pouvait-on y lire.

Tranche de vie ici : j’ai moi-même été victime de cyberintimidation après la publication d’une lettre ouverte à Gaétan Barrette à propos de la procréation assistée. J’ai reçu une trentaine de messages haineux, dont un particulièrement dégoûtant (« Sale gouine, tu pues de la noune »). Par chance, plusieurs personnes m’ont aussi envoyé des mots de remerciement et de soutien, ce qui m’a permis de rire des insultes plutôt que d’en pleurer. Et de continuer à écrire.

C’est aussi ce que continuent à faire malgré tout les auteures de JSF, ainsi que plusieurs autres blogueuses et intellectuelles féministes. Il reste à souhaiter que leurs voix et celles des victimes s’élèvent plus haut que les voix des agresseurs. Que les « On vous croit! » (en référence aux personnes ayant dénoncé une agression sexuelle) scandés lors de la Marche contre la culture du viol à Montréal, le 26 octobre dernier, résonnent plus fort que les cris des intimidateurs qui répondaient « Arrêtez de vous plaindre! » Non, ils n’auront pas le dernier mot.

Edith Paré-Roy

Je suis féministe, le livre, sous la direction de Marianne Prairie et Caroline Roy-Blais, Éditions du remue-ménage, 2016.

Le lancement aura lieu le 4 novembre à la Librairie de Verdun.