Crédit photos : Valérie Remise

Alors que le procès vient à peine de se conclure avec un verdict de non-culpabilité, la dramaturge et metteure en scène Alexia Bürger s’intéresse à la tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic. Questionnant la responsabilité individuelle et collective, la pièce Les Hardings présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui met en scène le principal bouc émissaire de cette tragédie, le conducteur du train, Thomas Harding.

Accusé de négligence criminelle ayant causé la mort de 47 personnes avec deux autres employés (le contrôleur ferroviaire et le directeur du transport à la MMA), Thomas Harding a toujours reconnu sa part de responsabilité dans cette tragédie alors qu’aucune accusation n’a été retenue contre la Montreal Maine & Atlantic Railway (MMA). Pourtant, on reproche à la MMA, avec raison, d’avoir menti à propos du degré de dangerosité du pétrole. Ainsi, 10 000 tonnes de pétrole, c’est-à-dire l’équivalent de « 45 statues de la liberté », classé hautement inflammable sillonnait les rails d’une région du Québec. La MMA avait aussi réduit le personnel de 2 à 1 employé pour évaluer la maintenance du train. Précisons également que trois personnes ont écopé de la responsabilité, trois « accusés » passibles d’une peine maximale d’emprisonnement à perpétuité.

Crier à l’injustice et à l’hypocrisie

C’est ici qu’Alexia Bürger s’insurge contre cette injustice et décide d’entremêler les faits et la fiction dans cette pièce. Ses recherches la mènent vers la découverte d’homonymes réels de Thomas Harding. Ainsi, Bruno Marcil campe le conducteur du train alors que Patrice Dubois incarne Thomas Harding, un auteur britannique vivant le deuil de son fils cycliste happé par une voiture. Ce personnage incarne autant la culpabilité que le traumatisme face à la mort. Martin Drainville, lui, incarne Thomas Harding, un assureur américain. Un homme obsédé par la mise en forme, l’équilibre sur tous les plans et les calculs. Avec plus d’une théorie dans son sac, dont celle du fromage suisse, il expose avec humour un système déficient axé sur le capitalisme. Ces trois hommes qui semblent n’avoir rien en commun verront leurs existences se rapprocher le 6 juillet 2013, la nuit où le déraillement d’un train a fait exploser la ville de Lac-Mégantic.

Les Hardings est une pièce magnifique sur le plan scénique. Le décor de Simon Guilbault, constitué d’un immense cylindre métallique, offre une perspective quelque peu déstabilisante pour le spectateur, comme s’il convergeait vers le centre. Une capsule anxiogène d’où les personnages sont captifs pendant 1h30 à exposer leur réalité avec sensibilité, humour et certainement beaucoup d’émotion, ne serait-ce que l’énumération des 47 noms des victimes par Bruno Marcil. Sous cette distribution éclectique (des acteurs de divers registres que l’on n’avait encore jamais vu sur la même scène), révèle une cohésion instantanée. Les répliques du tac au tac, les chants en chœur, les déplacements scéniques… La pièce séduit malgré quelques longueurs. (On connaît tout de même la fin). Le jeu admirable des acteurs leur a valu plusieurs ovations. Je souligne également la performance de Martin Drainville, associé plus souvent à la bouffonnerie qu’aux rôles dramatiques. Bien que son personnage soit plus léger que les deux autres et dépourvu d’une tragédie personnelle, les théories qu’il avance cimentent le sens et la pertinence de la pièce.

Enfin, vous saviez que le juré a eu beaucoup de difficulté à délibérer. C’est au moment où le juge leur a dit : « Il faut que vous soyez sûrs que la personne responsable que vous êtes aurait fait autre chose à sa place », qu’ils ont spontanément déclaré les accusés non-coupables. Cette prémisse se traduit dans l’approche d’Alexia Bürger. Les faits sont clairement exposés ainsi que la part de responsabilité de chacun, mais toujours en se demandant à quel prix une seule personne peut écoper pour le laxisme d’une compagnie, d’un gouvernement. Pour une première direction solo, Alexia Bürger offre un objet critique d’une splendeur sur le plan de la forme, et d’une richesse sur le plan de la réflexion et de la pensée critique.

Edith Malo

Les Hardings, une création d’Alexia Bürger avec Martin Drainville, Patrice Dubois et Bruno Marcil. Présentée à la salle principale du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 5 mai 2018. Pour plus de détails, c’est ici.

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