Le court et percutant roman L’embaumeur, premier opus d’Anne-Renée Caillé, nous amène derrière les portes closes du dernier rituel du corps avant les funérailles. Par la voix de sa fille et pour répondre à ses questions, ce père au métier secret et non conventionnel livre quelques souvenirs, mais aussi témoigne de l’importance de préserver la dignité humaine.

Dans un café entouré d’antiquités, le père raconte l’embaumement, à travers les corps marquants qu’il a rencontrés au cours de sa profession. Il tente d’expliquer comment ce métier éprouvant, mais essentiel l’a choisi. Un peu comme l’Antigone de Sophocle, il affirme l’importance du rituel entourant la mort, et ce peu importe les circonstances qui l’y ont mené. L’importance de respecter l’être sous sa garde, dans la transition ultime vers la sépulture.

« Mais on se protège aussi.  Ce n’est pas toujours propre tout ça, ces histoires, il y a ce qu’on appelle platement, au ras du sol, douleur violence trahison mensonge camouflage bestialité peur, ces mots ne sont rien un grand vide devant l’histoire. »

La fatalité de la vie et les accidents tragiques se racontent par la voix toujours très pudique du père, qui laisse le lecteur lire entre les lignes, imaginer le non-dit. Sa posture, comme le dernier témoin de la bêtise, des abus et aussi de tout ce que l’humanité peut faire de plus vil, témoigne de son éthique professionnelle inaltérable, de sa volonté de respecter les croyances de ceux qui restent, mais surtout du souvenir du corps de son vivant.

« Un hôpital précisément, il le nomme, se servait plus que les autres, des genoux et des colonnes vertébrales remplacés par des bouts de bois. J’entends : il n’y a pas de problème avec le don d’organes, il y a seulement un malaise à se retrouver devant un corps où on a tout ramassé, c’est ainsi qu’il me dit, ramassé. »

L’auteure nous parle aussi du processus d’écriture, très collé au père, à ses mots, à ce qu’il accepte de dire et à ses silences. Au fil des rendez-vous, la langue s’est déliée, son père raconte avec urgence, faisant ainsi sauter la ponctuation, mais jamais de façon sensationnaliste, comme si les mots devaient demeurer le plus près possible de la tombe.

Anne-Renée Caillé maitrise l’art de la chute. Chaque fragment est rédigé avec une précision chirurgicale et se termine par une phrase-choc, qui oblige le lecteur à encaisser, à méditer et à se remémorer l’importance de la dignité humaine.

La méthode qu’a l’auteure de noter, puis de relire ses notes pour coucher l’écriture, un cas à la fois, n’est pas sans rappeler la mécanique derrière le travail de son père. Dans l’écriture de ce roman en prose troublant et touchant, père et fille se rencontrent réellement, mêlant leurs voix, amalgamant leurs descendances.

Marie-Hélène Métivier

L’embaumeur, Anne-Renée Caillé, Éditions Héliotrope, 2017.