Crédit photo : Jean-Charles Labarre

Comment provoquer des adolescents? En les injuriant, certes. Mais s’ils avaient un droit de réplique pour exprimer leur réalité, sans filtre et sans jugement? Telle est la mission du spectacle Le Scriptarium, une initiative de Stéphane Crête et le Théâtre Le Clou, en collaboration avec le Théâtre Denise-Pelletier et le Théâtre Jeunesse Les Gros becs. Présenté jusqu’au 4 mai à la salle Fred-Barry, ce spectacle mis en scène par Monique Gosselin part d’une missive destinée aux élèves de secondaire 3 à 5 par le commissaire Crête.

Voici les propos contenus dans la missive de Stéphane Crête.

Je vous le dis, je l’avoue, je suis rempli de préjugés. Les jeunes, je les trouve cons, peu instruits, grippés à leur tablette, sans conscience, sans curiosité. Ils n’ont pas de rêves et vivotent en attendant de devenir des adultes mornes et gris. En fait, je désespère devant votre éprouvante normalité, devant votre aliénante bêtise. »

Ils sont 1500 jeunes au Québec à avoir répondu à cette offense. Parmi eux, 24 ont été retenus pour participer à un laboratoire d’écriture théâtrale.

Trois interprètes défendent et habitent ces textes : Sarah Cloutier-Labbé, Sarah Leblanc-Gosselin et Philippe Boutin. Ils sont accompagnés sur scène du musicien Nicolas Letarte-Bersianik. Empruntant diverses formes tels que le dialogue, la poésie, la chanson, le récit et le manifeste, le spectacle est un feu roulant de scénettes baignant dans un tintamarre de sons et de chants. Si cette pièce s’adresse à des adolescents, nul doute que l’hyper stimulation des effets sonores et visuels les maintiendront éveillés ou plutôt surexcités. Une galerie de personnages loufoques défile devant nos yeux à un rythme effréné. Un youtubeur français hyperactif, une fée coiffée d’un abat-jour parlant avec un accent espagnol, des amis s’exprimant dans un dialecte inconnu et naviguant sur leur application Instagram. Une voix off décrypte simultanément leur jargon adolescent. L’un des numéros les plus comiques.

Si plusieurs scènes sont teintées d’humour, les préoccupations des adolescents sont au cœur de ce spectacle. Parmi les sujets abordés : la mort, l’image de soi, la peur du jugement, les préoccupations face à l’avenir, les réseaux sociaux, la puberté et les premières règles, la sexualité. D’ailleurs, le volet sexualité ratisse certains clichés, dont la fameuse discussion anecdotique entre un parent et son enfant pour conscientiser le jeune aux risques associés aux relations sexuelles. Du déjà vu provoquant un certain malaise. Si des adolescents avaient eux-mêmes interprété la scène, peut-être le message aurait moins sombré dans la caricature.

À cet égard, la mise en scène parfois maladroite cherche un effet comique à un sujet délicat et parsemé de questionnements. Ainsi, la bataille de ballons aux formes très évocatrices à laquelle se livrent les acteurs en émettant des sons jouissifs, apparaît comme une orgie de plaisir. Est-ce vraiment de sexualité débridée dont les jeunes auteurs ont voulu parler ? Pas convaincue. En l’absence de fil conducteur entre les scènes, ou du moins les thèmes, une certaine confusion, voire une attention lacunaire se fait sentir. La mise en scène est parfois à l’image de la scénographie, encombrée. En effet, un fauteuil poire, un matelas et un genre de stand duquel les acteurs montent et descendent apparaissent à l’image d’une chambre d’adolescent désordonnée.

Enfin, soulignons la lucidité, le courage et l’authenticité de ces jeunes auteurs. Leurs textes sont admirablement bien articulés et originaux, mais surtout ils résonnent jusque dans les préoccupations adultes. Notamment des phrases telles que « J’ai peur de rater ma vie. J’ai peur du choc entre l’idylle et la réalité ». « Quand je suis heureuse, j’ai peur de la mort ». « La vérité, c’est qu’être sur mon téléphone, c’est éviter de penser, éviter d’être seul avec ma tête ». Ce pourquoi le spectacle rejoint également les adultes, mais permet essentiellement de comprendre les jeunes. Je crois que le propos aurait pu se départir du suremballage pour mieux saisir encore la sensibilité et la poésie de ces jeunes. Les acteurs déploient une énergie admirable, mais on perd parfois l’essence du message. Toutefois, ce Scriptarium répond bien à son mandat : instaurer un laboratoire foisonnant qui donne la parole aux jeunes dans une quête identitaire et nous les fait voir sous un autre angle.

Edith Malo

Le Scriptarium, un texte de Stéphane Crête et 24 jeunes auteurs des Grandes régions de Québec et de Montréal. Mis en scène par Monique Gosselin. Une production du Théâtre Le Clou en collaboration avec le Théâtre Jeunesse Les Gros becs et présentée au Théâtre Denise-Pelletier du 19 avril au 4 mai 2018. Pour plus de détails, c’est ici.

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