Qui n’a pas travaillé en restauration ne peut s’imaginer l’ambiance qui règne en cuisine lorsque les commandes entrent plus vite qu’elles ne sortent, quand les ordres fusent de toutes parts. Les gestes se doivent d’être précis, maitrisés, à la limite de la perfection dans cette cacophonie qui en devient presque poétique. Il est presque impossible d’en décrire l’effervescence, mais Stéphane Larue y arrive à merveille dans son roman Le plongeur, opus tant attendu de l’automne 2016.

Le narrateur, trop endetté à cause d’une dépendance au jeu, accepte un travail de plongeur dans une Trattoria, découvrant le milieu de la restauration dans sa réalité la plus crue, celle qui a perdu son lustre. En tant que jeune dans la vingtaine, il n’est pas encore totalement désabusé comme pourrait l’être certain de ses collègues. Puisque ses problèmes de jeu et les dettes qu’il a contractées l’obnubilent, ce n’est que les deux mains dans l’eau de vaisselle graisseuse qu’il se sent libéré de toute angoisse. Ces deux mondes, le jeu et la cuisine se répondent tout au long du récit avec une rare cohérence.

L’incursion de l’autre côté du passe-plat dévoile une faune de travailleurs moins glamour, qui valse avec l’idée que le rush des soupers est l’anesthésiant le plus efficace pour se convaincre que le monde est habitable, plaçant ainsi leur existence entre parenthèses. Les descriptions sont à la fois poisseuses et saisissantes, d’une grande précision : on comprend que l’auteur a souvent dû vider les drains encombrés des lavabos pour en arriver à cette justesse de ton.

Tout au long du récit, le narrateur confie sa passion pour la musique métal, les spectacles auxquels il a assisté, comme autant d’expériences marquantes et formatrices de sa personnalité, ainsi que son intérêt pour la lecture de roman fantastique et de science-fiction. Mais c’est par le dessin qu’il pratique avec talent, qu’il révèle une part de son caractère intense et tourmentée.

L’ivresse des mots

Si le rush en cuisine ne parvient pas à apaiser le protagoniste, ce dernier s’enfonce dans le vice. Le jeu devient alors un espace d’évasion, qui éloigne les douleurs, les déceptions et les peines. Devant sa machine à sous, il semble en mesure d’oublier ses ennuis, d’évacuer son stress.

J’ai fait tourner les roulettes une autre fois, sans toucher à ma mise, et j’ai retenu mon souffle un long moment. J’ai fixé l’écran, comme sur mes gardes. Encore une fois, je l’ai tapé du bout des doigts d’un coup rapide pour que la loterie ralentisse et s’arrête. Mes ongles ont fait un bruit sec sur l’écran. Les symboles ont commencé à se figer dans les cases, un à la fois. Les muscles de mon dos se sont crispés. »

Ces passages, hypnotiques, propulsés par une écriture dont la cadence est explosive, nous tiennent en haleine et font en sorte que le lecteur adhère bien malgré lui au plaisir du jeu, et ce jusqu’à ce que les derniers dollars aient été perdus. Surprenant et déstabilisant, le style de Larue capte l’attention du lecteur qui en vient à comprendre l’euphorie que peut causer cet enchevêtrement de pertes et de gains.

Ivresse d’autant plus contagieuse puisqu’elle atteint le lecteur par l’écriture captivante de Larue. L’auteur manie avec doigté les différents niveaux de langage; la langue populaire colle à la peau des personnages alors que les descriptions portent une poésie parfois brutale, mais toujours bien dosée.

Le taxi filait vers le nord, passant parfois trois feux verts de suite, la voiture donnant l’impression d’aller sur l’eau, portée par une longue houle au milieu de la ville blanche, endormie sous l’ambre glacé, et je me suis laissé somnoler, en route vers le bout de rien du tout, de rien du tout. »

Premier roman percutant qui continue d’habiter le lecteur une fois le livre refermé, Le plongeur se positionne comme un récit initiatique un peu noir, mais profond et certainement unique dans le paysage littéraire québécois.

– Elizabeth Lord et Marie-Hélène Métivier

Le plongeur, Stéphane Larue, Quartanier, 2016.