Vous admirez depuis belle lurette la plume de votre écrivain préféré en vous disant que ses écrits sont toujours impeccables. Vous êtes ébahis devant les chroniques de certains journalistes de La Presse en trouvant qu’ils réussissent si bien à susciter votre intérêt et à vous émouvoir en transmettant leurs idées par des textes cohérents et limpides. Vous vous dites « Wow, écrire ainsi est formidable. Quel talent, ils ont! »

Détrompez-vous. Si ces textes sont si pertinents et séduisent un grand public, c’est grâce aux aptitudes de l’auteur, oui, mais aussi parce qu’ils sont scrutés à la lettre par un fin observateur, le réviseur linguistique. Celui-ci est, la plupart du temps, tapi dans l’ombre. Vous êtes-vous déjà demandé : « Tiens, qui a révisé ce texte, il est sacrément bien écrit ? » Eh bien, non. Souvent, le lecteur ne se pose pas la question. Pourtant, c’est l’œil de lynx du réviseur qui s’assure non seulement de vérifier les faits énoncés et de respecter les règles orthographiques et grammaticales, mais aussi d’examiner le rythme, la concision et la clarté d’un texte.

Le réviseur est un grand lecteur, recueilli et lent, un contemplatif qui déguste les mots, un artisan humble qui ne perd jamais de vue que le texte ne lui appartient pas.* »

Jean-Pierre Leroux a pratiqué le métier de réviseur linguistique pendant près de 40 ans. Dans son ouvrage posthume, Le gardien de la norme, il dépeint avec simplicité les coulisses de son travail auprès des éditeurs et des écrivains avec lesquels il a collaboré. Ses réflexions sur ce métier méconnu sont remplies de confidences et de souvenirs liés à ses expériences professionnelles. Le lecteur apprend donc qu’il a été le réviseur de plusieurs grands auteurs québécois, dont Marie Laberge, Jacques Poulin, Michel Tremblay, Chrystine Brouillet. C’est avec finesse qu’il raconte le délicat équilibre à atteindre entre le respect du ton et des choix de l’auteur et les contraintes des règles propres à la langue française. « Ainsi, le réviseur ne peut modeler l’écriture à sa guise, supprimer ce qui le dérange, orienter une idée dans un sens qui lui paraîtrait préférable. L’application de normes ne doit jamais empiéter sur la personnalité du ton. »

En plus de toutes les autres considérations, la fluidité du texte est une constante préoccupation pour le réviseur, car elle est indispensable pour retenir l’attention du lecteur, comme l’exprime si bien l’écrivain américain Raymond Carver : « …combiner le mot juste et l’image idéale à une ponctuation rigoureuse et sans faille, afin que le lecteur soit totalement absorbé par mon récit, que rien au monde ne puisse l’arracher à sa lecture, sauf peut-être l’incendie de sa maison. »

Magnifier la langue en la protégeant

Homme de lettres, Leroux s’est tourné vers elles pour raconter son métier au quotidien. Quelques mois avant de mourir, il a couché sur papier les pans marquants de sa vie de réviseur. Puisqu’il aimait les mots et la littérature passionnément, vie intime et parcours professionnel s’entremêlent. Dans cet ouvrage, il offre un beau cadeau à ses lecteurs et aux professionnels du milieu : les connaissances acquises par l’expérience et les pièges du métier.

Grand amoureux de la langue française, Leroux s’érige en défenseur de celle-ci en travaillant jour après jour avec diligence pour la préserver. « Garder, c’est surveiller, non pour prendre en flagrant délit, mais pour mettre à l’abri. C’est protéger, non contre le changement, mais contre la disparition, l’écroulement. » C’est avec un aussi grand souci du détail qu’il livre ses habitudes de langagier, des ouvrages de référence qu’il consulte à l’esprit de minutie qu’il faut constamment aiguiser, en passant par un travail sans failles.

Écrit à la manière d’un journal intime, ce récit autobiographique dévoile les méandres de la pensée d’un homme habité par un métier qu’il a exercé avec passion. Celui-ci, partie prenante de son identité, a grandement participé à son épanouissement. C’est lorsque l’auteur parle de son rapport à l’écriture de Thomas Bernhard qu’il se met aussi à nu :

J’étais stupéfait de le voir ignorer les canons de l’écriture, et de m’apercevoir que celle-ci peut à ce point s’enfoncer dans un sillon unique et le suivre avec opiniâtreté. J’ai lu ses romans en rafale – il n’y a pas d’autre mot –, incapable de ne pas coller à son rythme. Chez cet auteur, on a affaire à une obsession qui va au bout d’elle-même, qui hurle, dans une rage écumante qui nous happe, et l’on comprend que cet étalage de mauvaise foi et d’exagération est le fruit du désespoir à l’état pur – désespoir en même temps transcendé par l’écriture –, un besoin d’amour impossible à combler. On ressort de ce maelström épuisé, mais si enhardi, avec l’impression que, sans une capacité absolue d’amour et de réflexion, l’être humain ne peut faire honneur à la vie. »

Le gardien de la norme renseigne, divertit, instruit, et émeut. Ainsi, cet ouvrage s’adresse à tous les mordus de littérature, aux gens du milieu du livre, aux réviseurs, aux écrivains et à tous les autres curieux de nature. Jean-Pierre Leroux vous rend hommage. Je lui lève mon chapeau en retour.

Marie-Paule Primeau

Le gardien de la norme, Jean-Pierre Leroux, Les éditions du Boréal, 2016

* Préface de Monique Proulx, Le gardien de la norme, Éditions Boréal, 2016

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