Il existe deux types d’écriture : celle que l’on écrit et celle qui nous écrit. Celle qui nous écrit est dangereuse. Nous allons là où nous ne voulons pas aller. » – Jeannette Winterson

Le (beau) risque d’écrire. Ces entretiens littéraires menés par Karen Schwerdtner avec douze écrivaines contemporaines de diverses origines – Annie Ernaux, Chantal Chawaf, Marie Nimier, Linda Lê, Camille Laurens, Cécile Oumbani, Leïla Sebbar, Laurence Nobécourt, Hélène Lenoir, Sylvie Germain, Agnès Desarthe et Maryline Desbiolles – nous plongent d’entrée de jeu dans ce qu’est pour elles l’écriture, la lecture, la littérature ainsi que le risque qui y est associé. Un parcours passionnant et passionnel anime ces femmes qui ont choisi de vivre avec le plus qu’incertain de l’écriture.

Chacune joue et jongle avec sa propre définition de l’écriture mais des constantes les réunissent. « Le dur désir de durer », vers célèbre d’Éluard, est par exemple vécu par plusieurs comme une passion violente…à transmettre son ici, maintenant, une force têtue envers et contre tout.

Écrire est associé à l’impensable, l’imprévu, mourir à soi pour naître avec les mots. C’est aussi travailler à plus de conscience, renoncer à soi, s’effacer devant un personnage. Ce peut être une enquête qui sonde le réel, là où le langage approfondit le lien à l’autre, la pulsation même de la vie. Linda Lê dit : «Écrire c’est porter à incandescence la part de soi qui demande à s’exprimer. »

Il y a là un désir d’abolir les frontières du moi, de se dépersonnaliser pour aller vers l’insondable et l’invisible. Démarche qui côtoie dès lors le (beau) risque d’écrire. Ces thèmes sont-ils si différents de ceux que l’on retrouve dans la littérature au masculin? Sans doute prennent-ils d’autres formes.

Car le risque et les contextes dans lesquels elles l’exercent sont inhérents, il me semble, au fait d’être femme et écrivaine. Quel est-il et comment s’incarne-t-il? Il s’inscrit d’abord dans le fait même d’écrire mais aussi dans sa légitimité et la notion de l’imposteur qui l’accompagne. On peut penser qu’écrire au masculin comporte aussi ses risques à la différence que rares sont les écrivains qui en débattent.

Ces douze écrivaines choisissent de le faire sans pudeur, avec force et authenticité. À cet égard, Chantal Chawaf parle d’un réel danger pour elle de se mettre à nu dans une écriture qui va à l’encontre de l’ordre établi, de l’inconscience pour aborder l’angoisse avec sensualité. Faire le pari de débusquer les non-dits, de ne pas se répéter, d’inventer et de travailler à une nouvelle langue, de nouvelles formes pour chaque livre, décloisonner son théâtre intérieur. Oser s’aventurer dans des territoires inconnus dans l’urgence de nommer, quitte à se perdre dans cette aventure en solitaire. Sortir alors de son enfermement pour aller vers un lecteur inédit, vers l’autre.

Le risque passe aussi par un travail sur la langue fait de vertige et ultimement de découvertes. Une langue qui, à l’opposé de la littérature de divertissement, lève le voile sur l’invisible, et choisit de ne pas être dans l’idée des choses mais dans leur métamorphose. Et cette langue doit devenir matière vivante, passer d’abord par le corps.

Proust disait que la langue d’un beau livre est étrangère. Ces écrivaines assurément relèvent ce défi.

Ces entretiens d’une richesse, d’une complexité et d’une profondeur indéniables stimulent notre propre imaginaire, donnent à voir les dessous de la littérature qui se fait. Ils donnent à lire ce qui constitue la singularité de chacune de ces écrivaines, leur démarche intime, originale et audacieuse.

Atteindre une percée, frôler un instant de grâce d’écriture. Et cela est déjà une jubilation. » – Sylvie Germain

Merci aux Éditions Nota bene d’avoir pris ce beau risque.

Monique Adam

Le (beau) risque d’écrire de Karin Schwerdtner. Entretiens littéraires avec : Annie Ernaux, Chantal Chawaf, Marie Nimier, Linda Lê, Camille Laurens, Cécile Oumbani, Leïla Sebbar, Laurence Nobécourt, Hélène Lenoir, Sylvie Germain, Agnès Desarthe, Maryline Desbiolles. Éditions Nota bene, 2017.

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