On le sait, on nous le répète à toutes les sauces : le milieu culturel est précaire, si ce n’est même cruel par son instabilité. Quitter un poste, partir sans plan précis, est-ce que c’est juste possible pour, par exemple, les adjoints administratifs ou les hygiénistes dentaires qui peuvent espérer trouver un emploi en claquant des doigts (ou en envoyant un petit curriculum vitae à droite et à gauche)? Audrée Loiselle, férue attachée de presse, a déjoué les attentes en allant dans une autre direction. Sans filet de sûreté. Dans la chronique « L’après », on suivra son cheminement – qu’on devine déjà passionnant et un brin rocambolesque. Place à l’après.

Précédemment, dans « L’après » : quand une relationniste change d’air (sans filet de sûreté) », j’exposais les questionnements en amont et en aval de mon chamboulement professionnel. Suite à une restructuration de l’entreprise où je travaillais, j’en ai profité pour revoir mes projets futurs. Le fait d’œuvrer dans le domaine culturel n’est pas étranger à cette vague de questionnements, puisqu’il – et on l’aura brièvement survolé -, se trouve dans une précarité manifeste, indépendamment de l’abondance de talents et de passionné.e.s en formant le noyau. Se permettre une interrogation, est-ce un privilège, une nécessité ou une langueur épineuse? Je te pose la question.

Avant de s’épancher sur mon exhaustive quête du moi présent (trame sonore dramatique inutile), j’ai envie de discuter du jadis, plus précisément d’avant l’avant. Discuter de l’intimidation que j’ai vécue, qui m’a permise de me frayer un chemin qui, de prime à bord, ne semblait pas m’être destiné. J’imagine qu’une succession d’ « être à la bonne place au bon moment », combiné à une force de caractère et de rencontres fortuites ont donné un coup de pouls dans la balance, également.

Jeune fille plutôt timide et réservée, j’ai passé une bonne partie de mon enfance et de mon adolescence à me faire ridiculiser par mes camarades, notamment à cause de mon poids. Histoire typique, qu’on a déjà entendue à maintes reprises. Mon histoire, comme celle des autres, véhicule un message qui se bonifie en quelque chose de plus lumineux. Malgré tout, je doute que j’aurais pu vivre une expansion significative de ma personnalité, tel que ça été le cas, si je n’avais pas été intimidée. Être psycho-pop et affirmer que j’ai utilisé mes expériences traumatisantes pour les transformer en pilier pour m’élever. Si j’use d’honnêteté crue, je dirais, par contre, qu’à un certain moment, la vie m’a choisie. Pas le contraire. En tout cas pas durant de longs mois. Des années.

Trouble panique et agoraphobie qu’ils disaient. Être agoraphobe ça veut dire de ne pas être capable de rester dans un show parce que tu as l’impression que la salle se ressert sur toi et que la mort par asphyxie est imminente. Rien de moins. Ça veut dire éviter les foules, les autobus, les métros, les festivals. Le trouble panique, ça veut dire d’être tétanisée sur ta chaise parce que tu as l’impression que tout le monde sans exception te juge ou se moque de toi. Ça veut dire des palpitations cardiaques, des étourdissements et la sensation de vertige qui surviennent de façon sournoise. Fabuleux cocktail qui se gère sereinement, en toute fluidité. Not. C’est apparu avec la prise de conscience de mon corps. Avant, je comprenais que mes compatriotes étaient particulièrement mesquins avec moi, mais de là à vraiment bien saisir l’ampleur, non. Absolument pas. Je subissais de l’intimidation mais je ne l’avais pas intégrée. Il a vraiment fallu que j’en arrive à un point de non-retour pour me permettre ce genre de réalisation.

Aujourd’hui, je n’ai plus de sentiments haineux vis-à-vis mon corps. J’ai intégré un régime de vie équilibré, tout en restant vigilante. Je ne préconise pas les diètes et je tente d’écarter les formes de culpabilité reliées à la nutrition. Je me sens déjà assez coupable pour un rien (comme plusieurs d’entre nous, bonjour), de façon générale, donc par considération à mon égard j’ai appris à transiger sur ce plan. Je mentirais si je disais que ça s’est fait avec limpidité.

Je me souviens du moment où quelqu’un, que je connaissais bien, m’avait tout bonnement demandé s’il pouvait me faire un compliment. Il allait me parler de mon poids, c’était d’une évidence prévisible. « Tu es tellement rendue svelte, ça te va vraiment bien. C’est très beau. » J’aurais pu lui dire qu’il avait effectivement raison, puisque je mangeais à peine. Que le nombre d’heures qui passait sans que je n’ingère quoi que ce soit était comme une petite victoire. Il essayait d’être courtois, bien évidemment, n’empêche que son commentaire venait de renforcer l’image distorsionnée que j’avais de moi-même. Du coup, il me confortait dans ma privation d’aliments. Il me donnait raison. Ce moment précis m’a particulièrement marquée. Pourtant, des remarques sur ma taille, j’en avais entendues à la pelletée. Comme cette fois où une fillette du quartier avait scandé que c’était normal que j’aille chaud, à cause de toute la graisse qui m’enveloppait. La fois où j’avais reçu une botte en arrière du crâne, juste pour la rigolade. Ou toutes les autres fois.

Les mots, ceux que tu choisis de dire, les autres que tu pèses. Ceux que tu prononces avec parcimonie, mais qui blessent tout de même. Tu auras beau dire ou beau faire, il y a toujours une possibilité de fissurer l’autre, indépendamment de ta réflexion mère, aussi bien intentionnée soit elle.

Les gens, de plus en plus, réalisent l’importance d’embrasser la diversité (corporelle) et d’être particulièrement inclusifs, de manière générale. Le mouvement #bodypositive, par exemple, apporte un baume considérable pour les humains qui se sentent assaillis par les standards utopiques de société, en terme de beauté corporelle. J’aurais aimé qu’ils existent durant mon adolescence. J’y aurais sans doute été apaisée. J’aurais aimé comprendre, à l’époque, que les corps emmagasinent différemment les graisses et ce même en comparant deux trains de vie homologues, de deux personnes.

Événement notable de mon primaire (oui je sais, ça commence à faire longtemps) où j’ai été happé d’une grande leçon. Nous étions en rang à l’extérieur, j’étais la suivante derrière Edmond, le petit maudit qui prenait un malin plaisir à me niaiser et me ridiculiser devant tout le monde, sur une base régulière. La personne juste derrière moi avait tiré sur son capuchon, à lui, violement. Il s’était retourné en regardant au loin. J’avais revendiqué être l’auteure du geste. Par une illumination spontanée, j’avais voulu tester la répercussion de ce genre d’intervention. Il m’a regardé dans les yeux et j’ai réitéré. Son regard trouvait que j’étais bizarre, il s’est retourné vers l’avant, me faisant dos à nouveau. Il n’a rien dit. Il n’a rien fait. Il n’a plus bronché. Le véritable auteur de l’altercation ne s’est pas non plus prononcé. J’avais sentie que je venais de gagner. C’était étrange puisqu’en réalité je m’étais approprié le blâme d’un litige qui m’était totalement extrinsèque. Je venais de trouver la force de tenir mon bout. Je venais de découvrir le pouvoir d’assumer. Ce moment exact a construit le soubassement de ma force de caractère. C’est fou où l’on puise notre élan combatif, parfois. C’était gagné contre Edmond. Confettis. Il restait du chemin, des années de chemin, mais c’était déjà un point de départ estimable.

La route de la guérison a été ardue, mais l’art y a certainement joué un rôle considérable. (Ma psychologue aussi. Ainsi, le fait d’avoir consulté à un jeune âge m’a outillé pour la suite, sans l’ombre d’un doute.) L’art et la création comme indice d’émancipation interpersonnelle. Dans mon cas, à ce moment là, je fais référence à l’art visuel, l’art dramatique et la musique, surtout. D’une certaine façon, quand j’entrais dans cette sphère imaginative, je pouvais évoluer et réfléchir sans qu’une tierce personne n’ait un mot à dire. Rejeter l’approche intrusive d’autrui. Bâtir un endroit juste à moi, puis créer et développer mon esprit de synthèse par le médium artistique. C’est pourquoi je considère que l’intervention et l’apprentissage par le biais de l’art devrait être de premier plan. Ainsi, favoriser l’interaction avec soi, la persévérance, la résolution de problèmes, l’acceptation de soi (et de l’autre) et la créativité, qui sont des instruments plus que pratique, pour fonctionner en société, qu’on se le dise.

L’intimidation est un sujet au cœur des interventions jeunesse, on en parle abondamment au sein de la sphère académique, pourtant j’ai l’impression qu’étant trop vaste comme terme, il perd de sa subtilité ou de sa portée. De sa violence. Un peu de son essence. Comme dilué au cœur d’une locution trop générique, qui finit par ne plus vouloir dire grand chose. Les intimidateurs, eux-mêmes, sont aux prises avec une détresse psychologique (issue de la vie privée, par exemple), dans bien des cas. Aussi, souvent ils ne se rendent pas compte du tort qu’ils sont entrain de causer. J’estime que l’art est un lieu de rencontre sécuritaire qui aide certainement à mieux comprendre ce genre de subtilités.

Je suis heureuse d’avoir été en mesure d’utiliser les expériences néfastes, qui ont meublé ma jeunesse, ainsi que ma propension à l’art, comme motrices pour me propulser hors de l’autodépréciation qui me caractérisait. J’ai appris à me connaître dans le processus, ainsi qu’à embrasser ma différence et mon intensité. Me désunir du terme victimisation et utiliser les brèches pour créer du plus beau. Pas parfait. Juste plus beau.

Parfois, je me parle. Ça m’aide pour le beau, le doux et la synthèse « Salut cœur (oui, j’aime m’accorder un petit nom doucereux), c’est moi, je t’aime pis toute, mais peut-être qu’ici tu as été poche un peu et peut-être que là tu pourrais lâcher prise. Prends donc deux secondes pour te retirer dans cette mélodie. Attrape ce pinceau. Ah! Puis tiens, ceux-là, ils ne correspondent plus à tes choix de vie actuels. Flush… »

Aussi, je voulais vous dire que je ne vous en veux pas. Je ne vous en veux plus. C’est correct, on était jeunes.

Audrée Loiselle

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