Montréal. Quartier Centre-Sud. Aïcha Saint-Pierre, treize ans, fait une déposition à une travailleuse sociale. Elle raconte divers événements plus ou moins récents, comme sa relation malsaine avec son ancien beau-père, ses problèmes avec sa mère ou ses amours avec Baz. Ce faisant, elle joue avec la vérité, réfutant souvent les faits en cours de récit. Elle livre un monologue à une interlocutrice muette, que l’auteur fait apparaître par quelques écarquillements d’yeux, relatés par la jeune fille.

D’ailleurs, le lecteur aussi écarquillera probablement les yeux à plusieurs reprises. Aïcha s’exprimant dans une langue brute, sale, une langue de rue, alignant les «salope», «crisse de malade», «pute» et autres qualificatifs de bas étages. Le tout tranchant avec le jeune âge du personnage tout en illustrant la réalité du milieu dont elle est issue. C’est principalement ce qui se dégage de ce roman : le clash entre une fillette et ses propos vulgaires, entre ses actes et son âge. Elle veut «montrer qu[‘elle est] une adulte». Le décor et l’ambiance dans lesquels l’action se déroule sont en lien avec cette dureté du langage et de la vie. Même un premier baiser est ponctué de cette ambiance de quartier mal famé :

Pis on s’est embrassés. La première fois. Comme dans les films, c’était. À part que les putes en bas s’engueulaient avec le voisin fif qui appelle tout le temps son chat en pleine nuit. Et qu’y avait comme une odeur de pisse. Et que la musique, c’était pas de la musique de film d’amour, c’était une vieille folle soûle qui chantait My Heart Will Go On à l’Astral.

Non, vraiment, il n’y a rien de romantique dans cette histoire d’amour entre Aïcha et Baz. D’ailleurs, il a «plus que deux fois [s]on âge» et il ne cesse de tenter de décourager la jeune fille trop entreprenante. Il est conscient que c’est une histoire impossible alors qu’elle est dans le déni le plus total. Elle utilise son talent pour susciter la pitié ainsi que les judicieux conseils de ses deux seules amies, des travestis qui se prostituent près de chez elle, pour le séduire.

À travers la noirceur et la dureté des propos se faufilent tout de même de petites perles humoristiques, commentant la vie de couple et l’amour de façon très originale. D’ailleurs, le titre vient de la vision d’Aïcha du mariage : «On aurait un contrat qui dit que je peux juste être sa pute à lui, et lui mon client à moi […]. Mais au pire, si c’est trop compliqué, on se mariera». Si ce n’est pas de l’amour ça… Cet humour ironique fait aussi partie des éléments qui peuvent être troublants pour le lecteur, qui est confronté à des comportements à la limite de l’abus ou de la pédophilie tout en étant porté à rire des propos légers et débridés de la fillette. Ainsi, le lecteur risque de se sentir coupable d’aimer ce livre à la limite de la moralité. Un tour de force stylistique pour un roman en huit clos, dans une salle d’interrogatoire, où on a accès à une seule version des faits.

Seul bémol peut-être, la mention de «récit» qui est apposée sur la page titre. La mode des histoires presque vraies ou à tendance autobiographique à temps partiel est horripilante. Il s’agit d’un roman, point. Nul besoin de vouloir jouer les Nelly Arcan pour attirer l’attention. D’autant plus que le texte dont il est question ici se suffit à lui-même. En effet, c’est avec un style et une structure tenant presque du théâtre de Michel Tremblay que Sophie Bienvenu immerge le lecteur dans l’univers déraillé et débraillé d’Aïcha, laissant le lecteur avec un profond sentiment de malaise face à cette histoire. Un premier roman bien ficelé, qui ne fait pas dans la dentelle. Sophie Bienvenu est assurément une nouvelle venue en littérature qui est à surveiller, tout comme la maison d’édition où elle est publiée, La Mèche.

– Julie Cyr

 

Et au pire, on se mariera

Sophie Bienvenu

La Mèche, 152 pages