Depuis que j’ai lu Roberto Zucco, sa dernière pièce, dont la publication posthume a causé un grand émoi, j’ai toujours eu un faible pour Bernard Marie Koltès. Le rythme effréné de sa plume qui rappelle à la tentative de fuite d’un animal traqué, son penchant pour les laissés pour comptes, les indésirables et les contestataires. Qu’il s’agisse de se mettre dans la peau d’un bandit ou d’un étranger, Koltès était de tous les combats lorsqu’il s’agissait de s’insurger contre le mode de vie bourgeois et éclectique de sa France natale.

Vous comprendrez donc qu’en apprenant que sa pièce, La nuit juste avant les forêts, allait être montée, et qu’en plus, Sébastien Ricard en serait l’âme, je me suis précipitée pour y assister.

C’était aux Ateliers Jean Brillant. Une odeur de poussière flottait dans la grande salle du type usine désaffectée. Seul.  Acculé dans un coin, un homme défend sa cause avec  empressement, comme si c’était là sa dernière chance de s’expliquer, de donner un sens à ses gestes ou même à sa vie, comme dans un seul souffle pour ne pas perdre un seul instant de cette occasion en or qui lui est offerte d’avoir un interlocuteur  –  est-il seulement réel? – de lui cracher au visage son mépris de l’élitisme, son mal de vivre et sa détresse qu’on sait  grandissante à chacun des mots qui viennent s’empiler sur les autres, comme autant d’obstacles entre cet individu et sa rédemption, mais qui ne font que rendre plus fort son désir de poursuivre parce qu’après tout il faut lutter, ne pas se laisser abattre, confronter jusqu’au dernier souffle.

Du souffle. On lui savait déjà une excellente capacité à s’exprimer rapidement sans «s’enfarger dans sa langue» pour l’avoir maintes fois entendu rapper, mais la performance que livre Sébastien Ricard dans ce monologue dépasse ce à quoi je croyais un individu capable.

Avec La nuit avant les forêts, Koltès donne la parole à ceux que l’on réduit habituellement au silence; dans sa mise en scène, Brigitte Haentjens réduit ce silence à un court moment qui s’est glissé entre l’abasourdissement de la fin de la pièce et les salves d’applaudissements qui ont suivi.

À voir ou écouter, c’est selon.

– Vickie Lemelin-Goulet