Campé dans le décor sauvage de la Côte-Nord, le plus récent roman de Mathieu Blais, La liberté des détours, convie le lecteur dans un bout du monde où la violence des hommes n’a d’égale que la futilité de leurs luttes. Pris au piège dans leurs propres chimères, ceux-ci n’ont pour tout code d’honneur que celui de l’immédiat, du gain facile et de la vengeance.

D’emblée, ce qui frappe, c’est la noirceur de l’univers que Blais dépeint, le dépouillement de l’automne mêlé à l’angoisse du crime pressenti et de la fuite conséquente. Il faudra plus de la moitié du roman pour comprendre ce que fuit Roberge, le personnage principal, et pour rassembler toutes les pièces du casse-tête que l’auteur dissémine ici et là. Mais bien qu’on ne sache pas trop ce que Roberge a à se reprocher, on découvre bientôt d’autres crimes, d’autres secrets qu’il devra assumer malgré lui. La narration, très proche du suspense par l’oppression qu’elle dégage, contraste avec la volonté ferme du personnage de s’affranchir de la loi des hommes et de jouir de la liberté qui coule dans ses veines. Mais même seul dans ce camp de chasse entouré de forêt, Roberge reste prisonnier de son passé et du bon vouloir de ceux qui croisent son chemin.

Dans La liberté des détours, le danger est partout, les ours, les voisins et même l’amour s’échinent à rappeler à Roberge sa condition de déserteur. C’est d’une main de maître que Blais orchestre les allers-retours entre les souvenirs du personnage, son quotidien et les envies qui se manifestent. Les événements s’enchaînent sans que transparaisse ce qui attend le lecteur à la prochaine page, mais jamais ce dernier n’oublie les arbres qui bouchent l’horizon et enferment les personnages dans leur malheur. Ce n’est pas un roman facile, certes, mais il s’agit d’un livre dans lequel on sombre corps et âme, avalé par les kilomètres, porté par l’espoir qui point, timide mais coriace.

Autour de Roberge gravite une constellation de personnages, des hommes pour la plupart, pour qui la vie se résume à la boisson et la chasse. Malgré quelques élans de solidarité, les temps sont durs pour ces habitants, qui se méfient des « étranges », de la nature, d’eux-mêmes. Les rumeurs circulent, contribuant à l’isolement et à la suspicion, et pour un homme en fuite comme Roberge, la réserve s’impose. Mais le temps passé à réfléchir seul au camp ramène à sa mémoire les enseignements et la fierté de ses ancêtres autochtones; tiraillé entre l’idée de reprendre la route et de jeter l’ancre, Roberge mène une double vie et, croyant tenir les rênes de celles-ci, il ne voit pas venir le prochain détour.

Avec La liberté des détours, Mathieu Blais signe un roman fort qui hante l’esprit longtemps après qu’on l’ait refermé. Sous sa plume, la forêt prend vie et les images surgissent, tantôt noires comme la terre mouillée, tantôt blanches comme les horizons enneigés. Même s’il s’agit en définitive d’un livre pessimiste, il n’en dit pas moins de grandes vérités sur la dualité entre la liberté de choisir sa route et les chaînes invisibles qui poussent dans nos têtes. Un roman réussi, qui nous entraîne sur des chemins intrigants et dangereux.

Chloé Leduc-Bélanger

La liberté des détours, Mathieu Blais, Leméac, 2015.