Juillet 1932, au nord de l’Allemagne, sur les dunes de l’Île de Sylt, un photographe largement inspiré du dadaïste franco-allemand Raoul Hausmann capte l’insouciance juvénile et sensuelle d’une adolescente. La jeune Nevi Morrison le laisse prendre des clichés d’elle se dénudant et se jetant à la mer. « Et c’est là que, dans un clic, tu m’as créée moi. La Demoiselle en blanc », un négatif attendant impatiemment le retour de celui qui l’a « fécondée », parti sous le soleil des Baléares avec son amoureuse/maîtresse, Vera Mankiewitz. (Dans les faits, Hausmann était marié à  Hedwig Mankiewitz, et entretenait une liaison avec sa maîtresse, Véra Broïdo.)

La Demoiselle en blanc trace un trait pour chaque journée écoulée dans l’attente d’être développée, accompagnée de son seul ami, Chada, une esquisse de chat sur papier. Elle passera plusieurs mois, tapie au fond d’une chambre noire avant d’en sortir et mener une existence nocturne pour ne pas « estomper ses émotions, et encore moins émousser ses contrastes ». Sous les yeux des deux protagonistes, campés derrière le soupirail, le lecteur assiste à une fresque historique. En effet, plusieurs évènements déterminants de l’histoire y sont dépeints : la Seconde Guerre mondiale, les années 50 (folles et libératrices), les Jeux olympiques de Munich et la chute du Mur de Berlin en 2009.

Publié aux Éditions Mécanique générale, ce texte dramaturgique de Dominick Parenteau-Lebeuf (présenté au Théâtre du Jamais Lu en 2011) renaît sous forme de roman graphique avec la collaboration d’Éléonore Goldberg, illustratrice et auteure de plusieurs films d’animation.

Les prémisses de l’histoire s’inspirent d’une série de nus photographiques pris dans les dunes par Raoul Hausmann. Ces œuvres, l’auteure les a découvertes au musée d’art contemporain de Rochechouart en France. Les dessins d’Éléonore Goldberg rendent bien cette sensualité, mais sont également incarnés d’une sensibilité désarmante. On ressent la solitude du personnage désirant tromper l’ennui, malgré un monde extérieur vrombissant. Le lecteur est transposé à travers les changements d’époques. La noirceur assassine de la guerre. Villes assiégées dressant le drapeau nazi. Corps tombant au combat. Ciel criblé de parachutes. Puis la frénésie des années 50. Une ribambelle de personnages dansant le swing, le twist et le rock’n’roll, transposés sur trois pages. Chada et la Demoiselle en blanc entreprennent même un danse-o-thon pendant 3654 nuits. Une époque qui se conclura sur un ton amer au moment de l’édification du Mur de Berlin.

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Deux plumes complices

Les traits larges et imprécis des dessins traduisent une naïveté. Aucun personnage n’est calqué d’une page à l’autre, mais recréés de façon aléatoire, comme une marée d’encre qui se répand et à laquelle se juxtapose quelques détails. Le chat, par exemple, ressemble parfois à un gribouillis, lui conférant des airs farfelus et mesquins. L’illustratrice joue avec les contrastes, les jeux d’ombres et de lumières d’où émerge cette immaculée Demoiselle en blanc, si délicate et fragile. Les mots de Dominik Parenteau-Lebeuf résonnent à travers ces dessins traduisant le monde intérieur de ce négatif qui est en train d’imploser tellement elle rêverait d’exister. La forme du récit s’apparente à un journal dressant les états d’âme du personnage, ponctué de dates marquantes de l’histoire. C’est un roman dont on ne se lasse pas de relire, car certains passages sont poétiques, évocateurs et très touchants. Un roman indémodable, impossible à déclasser.

Edith Malo

La Demoiselle en blanc, Dominik Parenteau-Lebeuf et Éléonore Goldberg, Mécanique Générale, 2016.