Que d’appréhension avant la représentation de l’adaptation théâtrale du roman La déesse des mouches à feu de Geneviève Pettersen. Depuis l’annonce de ce projet d’envergure, les attentes se multiplient. D’abord parce que le personnage principal est une adolescente de 14 ans vivant à Chicoutimi dans les années 90.

Le défi relevé de façon magistrale par Alix Dufresne et Patrice Dubois consiste à éclater le personnage de Catherine en onze nuances. Dénichées à l’école secondaire Robert-Gravel et sur les réseaux sociaux, onze adolescentes âgées entre 14 et 18 ans se partagent le rôle. Coiffées d’une couronne, elles sont tour à tour Catherine. Elles jouent également les rôles secondaires. Ce qui importe dans cette pièce, c’est la diversité. Et ces jeunes femmes l’incarnent sur tous les plans : race, culture, apparence physique, appropriation du genre.

D’ailleurs, c’est leur différence qui frappe et séduit lors de leur entrée sur scène. Alignées face au public, elles se présentent en une ligne. L’une a le crâne rasé, un physique chétif. Une autre porte les cheveux noirs d’un côté, blonds de l’autre. On entend l’accent haïtien au passage. Si la force du roman résidait dans la langue et son jargon saguenéen, les expressions typiques telles que « douner » (masturber) sont transposées dans la pièce. Le ton est mordant et baveux. Les sujets controversés tels que la sexualité chez les jeunes et la consommation de drogue sont explicitement exposés. C’est cru, on ne se le cachera pas!

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Ceux qui ont lu le roman retrouveront les événements majeurs dans la vie de Catherine : son passage de rejet à populaire, les partys, le suicide de son amoureux Kevin et le divorce de ses parents. D’ailleurs, j’avais oublié la violence verbale qui caractérisait les échanges conflictuels entre le père et la mère. La scène jouée par deux adolescentes pourrait sombrer dans la caricature, mais au contraire. Le ton est juste et l’émotion habilement maniée jusqu’à l’éclatement d’une pluie d’insultes féroces et sauvages. Bien que certaines comédiennes bénéficient d’une expérience en jeu grâce à l’option théâtre de leur école, il n’y a pas de disparités entre elles. Elles sont toutes remarquables et impressionnantes. C’est d’ailleurs surprenant de préférer une pièce portée à bout de bras par des adolescentes à celles jouées par des comédiens professionnels. C’est pourtant mon coup de cœur théâtral.

La mise en scène d’Alix Dufresne et Patrice Dubois est électrisante. Les chorégraphies, la musique des années 90 et l’énergie fulgurante des filles contribuent à ce rythme enlevant. L’univers fantasmagorique où les filles consomment de la mess et du PCP est dépeint de façon poétique, sans idéaliser la dépendance. Les metteurs en scène jouent sur l’esthétique, sur la lenteur, l’apesanteur, l’aspect transcendant des hallucinogènes. On retrouve ainsi ce fameux Noël où Marie-Ève et Catherine, étendues sur un amoncellement de manteaux, inhalent du gaz et sniffent de la mescaline. Un voyage psychédélique qui suscite beaucoup de rires. Pourtant la fin, sans être moralisatrice, est brutale et chargée d’émotion. À maintes reprises, mes yeux se sont embués malgré un effort surréaliste pour contenir mes sanglots.

C’est tout de même incroyable de voir ces jeunes filles incarner leurs propres réalités. Surtout qu’elles sont directement concernées par l’éducation sexuelle, les premières expériences de drogues, les premiers amours. Pourtant, elles savent faire preuve de distanciation pour jouer avec crédibilité ces personnages. Bref, parions que des supplémentaires seront ajoutées. Et c’est amplement mérité!

Edith Malo

La déesse des mouches à feu, du 5 au 30 mars 2018 au Théâtre de Quat’Sous. Pour toutes les informations, c’est ici.

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