Crédit photo : Idra Labrie

Ici, ailleurs de Matthieu Simard, c’est l’histoire d’un couple qui quitte la ville pour fuir le deuil de l’enfant perdu, pour renaître de la tragédie, pour se retrouver même s’il devine presque que c’est impossible. Ici, ailleurs, c’est une lecture douce-amère, triste, délicate, belle et tendre.

D’où vient ce récit? Que cache-t-il? Après la critique de Christine Turgeon, Matthieu Simard nous offre lui-même quelques éléments de réponses, nous éclairant par la bande sur la beauté de son métier d’écrivain.

A. Lavogiez : Comment est né Ici, ailleurs?

M. Simard : Mes idées de roman me viennent toujours quand je suis en train d’écrire un autre roman, comme si j’avais besoin de décrocher momentanément de la charge émotive d’une histoire en inventant l’embryon d’une autre histoire. Celle d’Ici, ailleurs, m’est apparue alors que j’écrivais La tendresse attendra, il y a six ans, et s’est tranquillement développée au fil des ans, sans que je sache trop comment. L’écriture, pour moi, c’est un jeu d’équilibre entre l’instinct et le calcul, et dans ce cas-ci, cet équilibre s’est maintenu tout le long du travail sans que j’aie trop à y réfléchir. Ça a donné ce roman, dur et intense, mais tendre en même temps. Rapidement dans le processus, j’ai su que je voulais en faire un roman tragique sur l’amour et l’espoir…

Vous venez de passer beaucoup de temps sur l’écriture du scénario de Ça sent la coupe. Comment s’est passée cette expérience?

J’ai adoré écrire le scénario de Ça sent la coupe. C’est une expérience souvent épuisante (26 versions du scénario!), mais vraiment formatrice, et je pense que ça va paraître dans mes romans futurs. Cela dit, la scénarisation et l’écriture de romans sont deux métiers complètement différents, et je ne me verrais plus n’en faire qu’un seul, l’un nourrissant l’autre parfaitement.

« À ce moment-là nous ne savons pas encore que nous deviendrons le couple du « meurtre suivi d’un suicide », celui du drame familial au téléjournal qui sème l’émoi quelques secondes et qu’on oublie en éteignant la télé parce qu’il commence à être tard et qu’il faudrait se coucher si on ne veut pas être crevé demain. » Pourquoi avoir choisi de raconter la fin dès les premières pages de votre livre?

J’avais envie d’assumer cette fin tragique d’emblée, pour que l’enjeu du roman ne soit pas la destination (leur mort), mais bien le chemin qui les y mène. Parce que ce n’est pas un roman sur la fin d’un couple, mais bien sur les soubresauts d’espoir d’un couple qui ne pourra jamais s’en sortir.

Beaucoup de beauté, une douce langueur et aussi une grande tristesse se dégagent de Ici, ailleurs : « J’ai passé trois ans à m’inquiéter de choses qui ne lui arriveront jamais. Je me suis inquiétée en cauchemars jusqu’à ses cent ans, j’ai eu peur de son adolescence de son premier amoureux de la rentrée scolaire du gros voisin méchant de la drogue de sa carrière de ses propres enfants de ses accouchements de ses voyages de son premier appartement dans un quartier dangereux de sa santé sexuelle de sa timidité de son accident d’auto de son chat malade de ses huit peines d’amour du deuil qu’elle fera de nous de nos funérailles de notre mort à nous. J’ai vécu ces peurs et je les vis encore je les vois je rêve ces cauchemars même si je sais qu’elle n’aura jamais à affronter tout ça qu’elle ne pourra pas je les vis quand même. » Est-ce que l’écriture a été teintée de cette tristesse?

Certains passages, dont celui-ci, ont été écrits sous l’emprise de l’émotion brute de mes personnages, que je transférais à moi-même, me projetant comme père qui aurait perdu l’un de ses enfants. C’est une peur permanente chez moi, et évidemment, lorsqu’est venu le temps de décrire la réaction d’un père qui perd un enfant, c’est dans la concrétisation de cette peur très personnelle que je me suis plongé. Donc, oui, il y a eu de cette tristesse réelle, de cette émotion très authentique, dans l’écriture du roman. Cela dit, et c’est le plaisir d’écrire de la fiction, la projection vers un ou des personnages permet de se libérer de ces peurs. Mes personnages n’ont, somme toute, rien de moi comme être humain, ni dans leurs actions, ni dans leurs réactions. Mais je crois que la meilleure façon de transmettre adéquatement leurs émotions, c’est de s’arranger pour le vivre soi-même au moment de les écrire.

Marie et Simon sont tous deux narrateurs de leur histoire. Comment ce choix s’est-il imposé?

C’est rapidement devenu nécessaire, car j’avais besoin qu’on sache ce qui se passe dans la tête de chacun, et qu’on ait accès aux émotions, à la fragilité, aux mensonges et aux inquiétudes de chacun. Ce n’est pas l’histoire d’un gars qui souffre avec sa blonde, ni celle d’une fille qui souffre avec son chum. C’est l’histoire d’un couple qui souffre. Et pour bien mesurer cette douleur, le lecteur doit pouvoir recevoir les pensées de chacun séparément.

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Fisher, le garagiste, Anne-Bénédicte, la mère offrant son amitié si lourdement, la patronne de bar allergique aux étrangers, Alice, la jeune fille sourde au grand secret… d’où viennent ces personnages colorés, attachants et dérangeants, sombres et comiques?

Ouf… S’il y a une chose que j’ignore, en tant qu’auteur, c’est d’où viennent mes personnages. Certains décors, certaines actions, certains revirements sont calculés dans le cadre d’un travail de développement créatif, mais les personnages eux-mêmes m’apparaissent sans la moindre réflexion, d’une pure inspiration. Souvent quand je dors.

Cette antenne mystérieuse qui a changé tout le village, donnant au récit une tendance fantastique, c’est le symbole de quoi, pour vous?

C’est le symbole du début de la fin. Pour le village au complet, pour chacun de ses habitants, pour Simon et Marie. Mais ce n’est pas nécessairement une fin triste, ou dure. À mes yeux, l’antenne permet aux gens de voir leur vérité (celle qu’ils ont besoin de voir), et c’est ce qui les accompagne vers leur fin…

Que voudriez-vous que les lecteurs retiennent d’Ici, ailleurs?

Quelque chose. Mais ce quelque chose leur appartient. Moi, j’écris une histoire, je la façonne pour qu’elle me plaise, qu’elle soit percutante, et sensible, et vraie, du mieux que je peux. Mais après ça, je ne me demande pas ce que le lecteur va en tirer. J’espère seulement qu’il restera quelque chose après la lecture, une émotion, un sentiment, une image, un soupir…

Est-ce que vous travaillez déjà sur d’autres projets?

Toujours. Mais ça ne veut rien dire. Pour l’instant, il y a deux romans qui se battent pour savoir lequel sera écrit en premier, et deux long-métrages qui vivent le même combat. Mais ça ne veut pas dire que je vais les compléter bientôt…

– Propos recueillis par Annick Lavogiez

Ici, ailleurs, Matthieu Simard, Alto, 2017, 125 p.

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