Affirmer qu’Ibeyi a le sens du rythme serait un pléonasme après avoir vu le concert des sœurs musiciennes au Théâtre Corona lundi soir.

Après l’apparition feel good du cousin musical de Frank Ocean Themind, à la limite du gospel, débarque Ibeyi. Il est presque indescriptible, ce petit quelque chose qui ensorcelle chez ce duo de jumelles franco-vénézuéliano-cubaines venues réchauffer la foule montréalaise.

Il ne suffit que de quelques notes pour que Lisa et Naomi Diaz assoient leurs différences, celles qui les renforcent et qu’elles célèbrent avec un deuxième album foncièrement féministe et pluriel, Ash. Elles forment chacune une tête de l’hydre qui à lui tout seul proclame la célébration des contrastes. Ceux de la femme, puis ceux de la mélodie. Piano et boule de douceur pour Lisa, percussions et désinvolture pour Naomi. À l’image de la musique, chacune se nourrit des influences de l’autre : hip-hop et reggae pour l’une, dancehall et soul pour l’autre. L’écriture pour Lisa, la relecture et le rythme pour Naomi.

Dans un décor aussi minimaliste que dans leurs vidéoclips, les deux jeunes femmes donnent le ton, affublées d’une énergie communicative et bien dans leurs baskets blanches. « I wanna be like you », lance Lisa à sa sœur alors que la coolitude dégouline de ces deux électrons de l’atome Ibeyi.

Cristalline pour l’une, timbre grave pour l’autre, leurs voix ne sont plus qu’une aux côtés du piano et du splendide Mama Says, qui on le comprend, est le titre qui a fait la différence pour le duo repéré et signé par Richard Russell de XL Productions.

Au-delà d’un duo issu du yin et du yang, les deux s’entendent pour dire que ce groupe leur a sauvé la vie. On aurait plutôt envie de dire que jusqu’ici on ne croyait pas au destin, sauf quand Ibeyi a rencontré la musique à l’âge de 19 ans pour un premier EP (Oya, 2014).

La renaissance, Ibeyi connaît. Celle des cendres du titre de l’album, celle du clip de Deathless dans lequel le duo accouche de lui-même indéfiniment, mais aussi celle qui grâce à la musique apaise sans effacer le deuil de leur sœur aînée et de leur père percussionniste et membre du groupe Buena Vista Social Club.

Les deux sœurs puisent dans ce qu’elles connaissent. Peu étonnant alors qu’il en ressorte une telle sincérité, amplifiée d’un charisme assumé, symbole d’une identité qu’elles cherchaient encore avec leur premier album éponyme Ibeyi (2015). La référence au discours de Michelle Obama apportée par le puissant No Man Is Big Enough For My Arms, une invective lancée à Donald Trump et un empowerment général (Me Voy, Deathless) et qui s’associe autant à l’afro-féminisme qu’à la lueur déterrée derrière chaque souffrance.

Exhibit Diaz sera sans doute la chanson dans laquelle l’harmonie de ces deux instruments humains et matériaux atteindra son apogée, récoltant une ovation du public, qui reviendrait du concert comme d’un mauvais sort pour lequel on en demanderait encore.

Multiple, encore un mot-clé pour Ibeyi, qui refuse de se limiter à une culture ou une seule langue. L’hydre s’exprime pour l’instant en trois langues : anglais, espagnol, yoruba. Langue et culture à la fois, ce dernier dérive de la Santeria, religion d’origine africaine et très populaire sur l’île de Cuba, dont sont originaires les jumelles. Par cette culture apportée par le biais des esclaves noirs nigérians, Ibeyi porte haut et fort les couleurs d’un engagement générationnel sans frontière.

Sur scène, le bleu et le rouge de leurs combinaisons reflètent le sens de leur nom en yoruba. Constamment baignée par leurs origines, la musique d’Ibeyi sait aussi se détacher des traditions. Les Ibeyi, jumeaux en yoruba, au service du dieu de réputation machiste Shango, modernisent le mythe pour renverser les rôles tout en préservant leur statut de messagers. Similaires à des paravents, des panneaux déplacés depuis le début sont finalement réunis pour former l’affiche de l’album: un portrait craquelé que plusieurs parties des visages des deux sœurs composent.

Une pincée de soul à la Ayo, une descendance de l’ovni musical crachant du bijou brut Benjamin Clementine, un mélange de beats issus de l’électro, du rap et du reggaeton, mais une unicité qui relève assurément de la divinité pour Ibeyi.

Ambre Sachet

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