Laurance Ouellet Tremblay (Salut Loup !, Était une bête) effectue une transition de la poésie vers la prose, toujours aux éditions de La Peuplade. C’est sous l’étiquette « récit » qu’on la retrouve avec Henri de ses décors.

Écrit comme une longue conversation divisée en petits chapitres, le récit propose un protagoniste, Henri, qui s’adresse directement au lecteur. On devine assez tôt la marginalité du personnage : «  J’ai bien beau être un spécimen particulier, celui avec lequel on ne trinque pas, j’équarris mes arêtes pour devenir ce bloc lisse n’offrant aucune prise à vos crocs car je vous connais, mes chers, vous êtes sans merci. » Mouvement de révolte, connaissance de soi, manies et lubies ; Henri concocte le témoignage de certains épisodes de sa vie sous une perspective unique.

En termes de comparaison, il me vient à l’esprit un autre Henri, celui du film de Martin Talbot sorti en 2014, Henri Henri. Le personnage marginal et unique traverse un moment de solitude dans sa vie et doit s’adapter au rythme de vie urbain. On vit des moments semblables dans Henri de ses décors.

Au tout début, dans le chapitre nommé S’entêter, le lecteur ressent une sorte de prise d’otage. On subit ce que le narrateur veut bien nous faire entendre, et aussi sa critique à notre égard, comme s’il formulait nos pensées et jugements en amont d’une conversation qui n’en est finalement pas une. Heureusement, la prise d’otage finit vite alors qu’on s’adapte à la voix narrative et qu’on accepte peu à peu de se rendre là où l’on souhaite ardemment nous emmener.

La très courte temporalité (on nous fait un récit de plusieurs mois mais dans une seule conversation d’une soixantaine de pages) empêche cependant de bien cerner l’enjeu global du récit. Il y a quelques personnages secondaires qui traversent le livre : Olivier-le-chef-du-théâtre, une Ingrid seulement brièvement mentionnée et une Catherine qui gagnerait à être davantage mentionnée. On quitte le monologue l’espace de la forte rencontre entre Henri et Catherine et l’on se demande à quoi aurait pu ressembler un récit avec plus de Catherine et moins d’Henri, ou un récit partagé, ou encore un dialogue.

Néanmoins, on se rend assez vite à la toute fin, qui tombe comme un couperet : assez sec. Il suffit d’un trajet de métro pour terminer le récit de Ouellet Tremblay. On y trouve quelques perles de poésie qui nous évoquent son temps de poète. « Catherine n’a aucun visage et elle en a cent, aussi malléables que le décor au centre duquel je la place, un cran, une chambre, la mer. » Si l’on cherche une courte lecture divertissante, un moment dans un monde un peu baroque et poétique, un peu violent et tout aussi doux et attendrissant, Henri de ses décors constitue une pause au réel très appréciable.

Victor Bégin

À paraître le 13 février

Henri de ses décors, Laurance Ouellet Tremblay, Éditions La Peuplade, 2018.

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