Crédit photo : Ambre Sachet

Ah, le tapis rouge! Ses stars affublées de grandes marques, ses longues étendues de gazon couleur carmin, sa horde de photographes en extase… Tout à coup, sous les premières gouttes de pluie et le regard impressionné du public, une star passe, chanceuse mais mal à l’aise dans une tenue qu’elle ne reportera jamais, après avoir foulé ce carré minuscule du cercle (vicieux) infini, fausse entrée depuis la tente-marche-bousculade-photos-journalistes… Et on recommence. L’aspect glamour s’estompe au rythme des flashs et de ceux qui sont à leur merci. Bienvenue au Gala Québec Cinéma!

Quand Emmanuelle Lussier-Martinez fait le tour morte de rire ou que Pier-Luc Funk et la gang de Prank tentent pour la troisième fois un saut pour ceux qui lèvent la main sous peine de ne pas pouvoir les immortaliser sous tous les angles, la chronologie de la célébrité perd de sa superbe. Tous à la même enseigne au final, hormis la limite de temps accordée sur le bout de tissu encore humide que même Xavier Dolan a décidé de bouder. Pour Emmanuelle Lussier-Martinez, venue porter ses rôles dans Les Mauvaises herbes (meilleur second rôle féminin) et Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau (meilleur premier rôle féminin), la présence de ce film dérangeant sur le futur des carrés rouges au Gala est un bon signe. « Je suis très heureuse qu’un film aussi controversé se rende jusqu’au Gala québécois. Je trouve ça courageux et nécessaire. »

Mais où sont les femmes?

Enfin, celles qu’on met en avant à la remise des prix avant de parler de celles qu’on questionne sur leurs tenues au risque d’oublier pourquoi elles sont là. Oh mon beau tapis, dis-moi qui est la plus (talentueuse) belle? Nombreuses sont celles présentes sur le gazon rouge, et c’est vrai que pour la première fois deux animatrices – Edith Cochrane et Guylaine Tremblay – se voient confier les clés de l’animation du Gala Québec Cinéma. Étrange tout de même qu’elles soient plus nombreuses à présenter et remettre les nominations qu’à les recevoir.

                Monia Chokri – Crédit photo : Ambre Sachet

Évidemment, soyons compréhensifs : il aura fallu laisser la place à d’autres, plus méritants, plus en phase avec leur responsabilité d’artiste, tel que les Polanski et Jutra de ce monde. Grand bien nous fasse, ceux-là ne sont pas représentatifs de l’industrie, pourtant celle-ci se plaît à ne jamais justifier certains de ses choix. Qu’à cela ne tienne, il était donc logique pour les deux présentatrices de donner le ton en rappelant que sur 25 longs-métrages de fiction présentés lors du gala, seulement trois ont été réalisés par des femmes.

À ce sujet, l’actrice Monia Chokri (Les amours imaginaires, Réparer les vivants) a son mot à dire. Celle qui remet l’un des nouveaux prix Iris a félicité Jessica Chastain pour sa sortie remarquée au Festival de Cannes, où l’actrice américaine s’est dit perturbée par le manque de femmes au cinéma. « Comme elle dit : la réponse, c’est qu’il faut plus de femmes qui écrivent et réalisent, car l’imaginaire et le point de vue d’un homme est tel qu’il est, et c’est correct, mais plus les femmes vont avoir des points de vue au cinéma et écrire des rôles de femmes, plus il va y avoir une justesse dans la représentation de l’univers féminin. »

Aucun discours de ce « tout premier gala » – comme se plaisent à dire les animatrices en référence au changement de nom de l’événement suite à l’affaire Jutra – n’arrive à la cheville de celui de Jessica Chastain ou de l’humoriste française Blanche Gardin qui à la 29e Nuit des Molière ne s’est pas gardée de souligner l’ironie de l’immunité artistique offerte à certains. Après qu’une biographie révèle en 2016 des agressions sexuelles commises par le cinéaste Claude Jutra, la cérémonie des Jutra cède sa place aux prix Iris du Gala Québec Cinéma. Le malaise est vite dissipé dans la salle du nouveau Gala quand tout le monde se met d’accord sur la laideur du nouveau trophée gris anthracite, comparé à une jambe bionique par le duo d’animatrices. Un manque de popularité qui ferait en surface mieux passer la pilule, en chœur avec celle qui questionne la date de l’événement, habituellement en mars et déplacé au mois de juin.

      Mylène Mackay – Crédit photo : Ambre Sachet

Même si le rapport temps de parole-qualité du contenu préparé par les lauréats paraît maigre, l’exception restant Yan England et son appel à combattre l’omerta face au problème de l’intimidation après avoir reçu le prix du Public pour 1 :54, c’est du côté de l’animation que le léger vent de fraîcheur se fait ressentir. À Edith Cochrane et Guylaine Tremblay d’évoquer cyniquement un gala version « cinéma de filles », où l’un des uniques films nommés et réalisés par une femme Avant les rues se serait en fait appelé Avant les règles. Car il est évident que le but premier de Chloé Leriche, dont l’interprète Rykko Bellemare est d’ailleurs reparti avec le nouveau prix de la Révélation de l’année, était de faire un film de femmes. Que pouvait-elle bien faire d’autre?

Même si tout le monde semblait ca-po-ter sur son pantalon/jupe moutarde – certes magnifique – rappelons que Mylène Mackay repart avec le trophée Iris de la meilleure interprétation féminine dans un premier rôle pour celui de l’auteure Nelly Arcan. Espérons que le prix récompense la complexité féminine derrière le succès assuré d’une biographie. « Des rôles de femmes comme ça, je n’en vois pas. C’est sûr que c’est un contexte particulier sur Nelly Arcan, mais Anne [Émond] a choisi une seule comédienne qui porte plusieurs rôles sur ses épaules, et ça reste très rare que ce soit une fille qui porte le rôle plutôt que d’être en réaction à un personnage masculin », nous dit Mylène Mackay après avoir encouragé la résilience et la diversité des corps à l’écran lors de son discours de remerciements. Le biopic ressort parmi les grands gagnants de la soirée (4 Iris) avec Xavier Dolan (5 Iris) qui, fidèle aux prédictions, repart avec entre autres avec les prix de la meilleure réalisation et du meilleur film pour Juste la fin du monde, pour qui aucun des acteurs français n’a fait l’honneur de sa présence lors de cette cérémonie des Oscars version québécoise. Totalement mérité, même s’il est encore une fois question de dosage et de répartition.

                Xavier Dolan – Crédit photo : Ambre Sachet

Jasons catégories

Puisque le sujet semble être à l’honneur, parlons alors catégories, qui ont décidément du mal à être passées de mode. On n’a jamais vu d’immunité accordée à la gente féminine, bien heureusement, et pourtant il est encore inconcevable d’imaginer une organisation de prix non genrés. Perturbant pour un événement qui se veut de plus en plus ouvert à ceux que l’on tait, mais qui ouvre de nouvelles catégories sans repenser les inégalités de son fonctionnement.

Toujours d’actualité, les catégories n’ont pas manqué d’attirer l’attention, dont celle présentée par Pier-Luc Funk et Léane Labrèche-Dor, qui se sont plu à faire remarquer cet étiquetage constant propre à chaque événement cinématographique du genre. « Laissez les films être qui ils veulent », ont scandé les deux jeunes animateurs du (vrai) tout premier Gala des artisans du 1er juin avant de remettre le prix Iris du meilleur court métrage de fiction à Mutants d’Alexandre Dostie. Enfin un parallèle entre le manque de cinéma émergent, l’oppression identitaire subie par la communauté LGBTQ et les limites de cette industrie qui, au lieu d’élargir ses frontières, tend vers un système où tous doivent se serrer dans une case. Et puis à force de vouloir broyer du noir toute la soirée, on a aussi vite été rattrapé par les espoirs de la soirée, le prix du meilleur documentaire pour Manoir – ode aux laissés-pour-compte – et un hommage à celui de Pierre Perrault, Michel Brault et Marcel Carrière Pour la suite du monde, sacré événement historique. Reste à voir si le financement du genre suivra.

C’est Netflix qui serait content s’il nous entendait depuis le début discuter de catégorisation, alors qu’on aurait pu se concentrer sur ce qui définit une œuvre. Accusé de trahison envers l’expérience « réelle » du cinéma de salles au lieu d’être taxé afin d’assurer la survie de chacun, le géant n’est donc pas le seul à faire face aux puritains de ce monde qui semblent décidément ne pas vouloir évoluer avec leur temps. C’est peut-être donc vrai que le cinéma – et pas seulement québécois – mérite mieux.

Ambre Sachet

Gala Québec Cinéma, le dimanche 4 juin 2017, une co-production présentée par Radio-Canada et Québec Cinéma. Pour toutes les informations, c’est ici.

Retrouvez ici la liste de tous les lauréats du Gala Québec Cinéma 2017:

  • Meilleure interprétation premier rôle féminin : Mylène Mackay (Nelly)
  • Meilleure interprétation second rôle féminin : Céline Bonnier (Embrasse-moi comme tu m’aimes)
  • Meilleure interprétation premier rôle masculin : Gabriel Arcand (Le fils de Jean)
  • Meilleure interprétation second rôle masculin : Luc Picard (Les mauvaises herbes)
  • Meilleure réalisation : Xavier Dolan (Juste la fin du monde)
  • Meilleur film : Juste la fin du monde, Xavier Dolan
  • Meilleur film documentaire : Manoir
  • Meilleur scénario : Les mauvaises herbes, Louis Bélanger
  • Prix du Public : 1 :54 (Yan England)
  • Révélation de l’année : Rykko Bellemare (Avant les rues)
  • Meilleur court-métrage d’animation : Vaysha l’aveugle (Theodore Ushev)
  • Meilleur court-métrage de fiction : Mutants (Alexandre Dostie)

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