Crédit photo : Pedro Ruiz

Créé dans le cadre de la saison 15-16 du Théâtre Espace Libre, Pôle Sud avait été élaboré afin de redonner une place aux habitants du quartier Centre-Sud dans l’espace culturel montréalais. S’inscrivant dans une démarche de théâtre documentaire (courant en pleine expansion), Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier sont allés à la rencontre de huit résidents de l’arrondissement afin de raconter leur histoire. Toujours dans la volonté de célébrer Montréal à travers sa programmation, il était pertinent que le FTA reprenne ce spectacle pour sa 11e édition.

La démarche a débuté avec Anaïs Barbeau-Lavalette, forte de son expérience de cinéaste, sillonnant le quartier pour trouver ses sujets (aiguillée par sa recherchiste Annette Gonthier). Les entrevues qu’elle a menées ont ensuite été montées pour en faire des segments d’une dizaine de minutes, petites fenêtres sur l’existence de huit inconnus, huit personnages du réel. Des gens qui ont vécu des choses difficiles, des cassures et qui émeuvent par leur sagesse.

La beauté de la pièce réside bien sûr dans le choix du sujet, mais aussi dans le traitement. Avec la mise en scène, Émilie Proulx-Cloutier a voulu éviter de travestir ce qui avait été accompli avec le documentaire audio en utilisant des acteurs pour recréer les confidences recueillies. Il n’a pas voulu non plus tuer la spontanéité des sujets en les dirigeant à outrance ou en leur faisant apprendre un texte élaboré à partir de leurs révélations. La décision fut donc prise de superposer l’audio aux déplacements silencieux des interviewés, simplement dirigés dans les petits gestes de leur quotidien. De là, naissent différents tableaux, unis par des images d’archives.

L’effet cinématographique est réussi. La sobriété est reine, l’authenticité nullement amoindrie. La conception d’éclairage de Lucie Bazzo enveloppe la scène et découpe les profils de façon photographique. La scénographie, avec ses portes invisibles, ses armoires arasées, ses trappes et ses boîtes à surprises, offre un plateau qui se renouvelle au fil des portraits, nous transportant d’un lieu à l’autre sans effort.

Même si les créateurs tiennent compte de l’histoire du quartier, de son métissage et de sa géographie afin de donner de la profondeur aux portraits des habitants, il est important de noter que le spectacle ne se veut pas une représentation du Centre-Sud. Dans leur recherche d’histoires riches, Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier voulaient étudier l’humain dans son intensité. Pour le faire, ils ont choisi des blessés. On pourrait facilement tirer la conclusion que les habitants du quartier ont tous livré batailles, mais ce serait nier le véritable objectif du projet. Mais justement, quel est l’objectif?

Cinéma versus théâtre

Il s’agit de nous parler de vérité, bien sûr. Mais pourquoi le faire par le théâtre? Avec ce spectacle, le théâtre documentaire atteint de nouveaux raffinements, mais lui donner les mêmes codes éthiques qu’au cinéma me semble entraîner son lot de malaises.

Par exemple, si tout acte documentaire est voyeur, on pourrait arguer qu’au cinéma la dignité du sujet est préservée, puisqu’une fois les images recueillies, il n’a pas à être présent lorsque le film est regardé. Il est évident que les concepteurs avaient des intentions nobles envers leurs sujets (la réalisatrice est d’ailleurs présente sur le plateau afin de recréer cette complicité des premiers entretiens, et peut-être même protéger ses sujets), mais au théâtre le rapport avec le public n’est pas du tout le même. Un acteur se livre, certes, mais est protégé par l’armure que lui procure son personnage. Le protagoniste d’un documentaire ne fait qu’exister. Le fait d’être placé dans une arène et de subir les regards du public ne le positionne-t-il pas dans une vulnérabilité supplémentaire, lui qui a déjà fait preuve d’une grande générosité en faisant entrer les documentaristes dans sa vie? La performance l’oblige à s’offrir une deuxième fois et tout ça pourquoi? Pour divertir? Pour faire réfléchir? Qui?

Parce que malgré la volonté d’inciter les gens du quartier à aller au théâtre, ce ne sont pas eux qui le fréquentent en majorité. Le public venu d’ailleurs devient donc un peu mateur : il est ému par ce qu’il voit, mais ne risque-t-il pas de s’en détacher plutôt que s’y identifier? Comme le disait un des protagonistes, biologiste criminaliste (je paraphrase un peu): «Je vais peut-être paraître sans cœur, mais je ne peux pas prendre la misère du monde sur moi, sinon, je vais me retrouver à leur place». Et lorsque le public applaudit, il applaudit quoi au juste? La démarche? La performance? La qualité de la confidence? La générosité? Je ne veux pas réduire le travail des créateurs qui ont visiblement travaillé dans le respect et l’amour de leurs sujets, mais je m’interroge quand même sur le rôle que joue le médium dans la portée du message.

Malgré mes interrogations formelles, il faut dire que Pôle Sud est un spectacle bouleversant. C’est une occasion de se tourner vers l’autre et se rappeler que chacun cache un combat. Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier ont réussi à trouver de la beauté dans le banal, même si au sortir de la représentation, il devient évident qu’aucune vie n’est banale.

Rose Normandin

Pôle Sud : Documentaires scéniques est présenté à l’Espace Libre du 26 au 28 mai 2017, dans le cadre du Festival TransAmériques. Le FTA, ça se passe du 25 mai au 8 juin 2017. Pour toutes les informations, c’est ici.

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