Crédit photo : Natalia Kabanow

Thomas Bernhard est un auteur connu pour son audace. Ayant eu une enfance empoisonnée par le nazisme et doté d’une santé fragile, l’auteur est un fervent dénonciateur de l’hypocrisie. Il n’a jamais mis de gants blancs pour exposer sa vérité, provoquant souvent la colère de ses pairs. Son roman Des arbres à abattre se veut un portrait de l’élite intellectuelle autrichienne qu’il a fréquentée dans les années 50. À sa parution, en 1984, quelqu’un se reconnaîtra dans le personnage du compositeur et portera plainte pour diffamation. Le livre sera confisqué.

Suite au hasard, et peut-être par culpabilité lorsqu’il apprend le suicide d’une amie, Thomas accepte une invitation à un « dîner artistique », où il retrouvera les copains et mentors tant aimés et admirés trente ans auparavant. On est donc convié, presque en temps réel, à une soirée qui ne connaîtra pas de limite dans la gargarisme intellectuel et dans la consommation d’alcool, donnant lieu à un mélange absurde de tragique et de comique. On s’interroge sur la mort, l’art, l’enfance, les absolus. Qu’arrive-t-il à ceux qui ne vivent que pour l’art? À ceux qui parviennent à en faire leur gagne-pain? À ceux qui ne trouveront jamais le succès escompté? Si la plume de l’auteur semble de prime abord gorgée de colère et de haine devant l’objet de son dégoût, c’est l’amour et le déchirement qui finissent par apparaître devant l’inéluctable condition humaine.

Krystian Lupa est un metteur en scène polonais connu pour ses adaptations de grandes oeuvres romanesques au théâtre (il a porté sur scène des textes tels que Les frères Karamazov, Le Maître et Marguerite et Zarathoustra pour n’en nommer que quelques-uns). Homme-orchestre, Lupa signe les adaptations, la mise en scène, la scénographie, la conception d’éclairage et la direction d’acteurs de ses spectacles. Il a élaboré ce qu’il appelle le théâtre révélateur en réaction à ce qu’il juge être une dépendance du public occidental au récit. Ainsi, le metteur en scène crée des spectacles où le rythme évolue sans arrêt, créant parfois des moments de quasi ralenti où le spectateur peut se laisser immerger par l’état des personnages.

Le metteur en scène croit que cette façon est la seule qui permette d’aller au bout d’une réflexion philosophique ou d’une exploration émotionnelle. Si cette démarche peut paraître fastidieuse sur papier (et l’est peut-être pour certains), c’est loin d’être ennuyeux. Ça donne des moments qui s’apparentent parfois au naturalisme en littérature, à Tarkowsky ou à Bergman au cinéma.

Lupa nous donne la chance de voyager à l’intérieur du souvenir de Bernhard avec une scénographie éblouissante, composée de fenêtres, de toiles et de compartiments qui nous permettent de passer de la maison des Auersberger au petit appartement de Joanna. À cela, on ajoute la projection de certaines scènes tournées en extérieurs, la constante sortie du cadre théâtral par le narrateur, en plus de l’exposition du public par l’éclairage : nous avons la transplantation complexe de l’univers romanesque sur scène. Comme à la lecture du livre, le spectateur peut choisir de savourer chaque ligne livrée ou réfléchir à la portée d’une idée.

Trente-trois ans après sa parution, l’oeuvre est à nouveau muselée. La nouvelle direction du Théâtre Polski, mise en place par l’état, voit un ennemi en Lupa, en Bernhard et en toute culture qui ne sert pas son idéologie nationale. Des arbres à abattre a vu plusieurs représentations annulées et a presque failli ne pas pouvoir se produire ici, si ce n’avait pas été de l’acharnement de David Lavoie et de Martin Faucher. Il semble que l’étau se resserre partout sur la planète. À ce rythme, c’est le Moyen-Âge qui s’abattra bientôt sur nos têtes. Merci au FTA de ralentir l’avancée de la noirceur.

Rose Normandin

Des arbres à abattre, présenté le 2 et 3 juin 2017 au Théâtre Jean-Duceppe dans le cadre du Festival TransAmériques. Le FTA, ça se passe du 25 mai au 8 juin. Pour toutes les informations, c’est ici.

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