Crédit photo : Magda Bizarro

Cléopâtre pense: je suis la faute la plus lumineuse d’Antoine. Et Antoine fautera encore.»

Tiago Rodrigues est une figure montante du théâtre portugais. Forcé de travailler avec peu de budget, il élabore ses conceptions avec simplicité, mais rigueur intellectuelle. Il s’est tellement démarqué par son ingéniosité, sa prolifique création et la fraîcheur de son talent, qu’en 2015, il s’est fait confier la direction artistique du Teatro Nacional D. Maria II, alors âgé de seulement 38 ans.

Ainsi, sa proposition d’adaptation d’Antoine et Cléopâtre, est pour le moins avant-gardiste. Exit les dizaines de personnages, exit les différents décors. Si l’oeuvre se dit en partie inspirée par celle de Shakespeare au théâtre, celle de Plutarque en littérature et celle de Mankiewicz au cinéma (Mankiewicz dont je vous parlais il y a quelques jours), il reste qu’elle est sa propre entité, et il faut l’appréhender comme telle en entrant dans la salle.

Le travail d’élaboration du spectacle s’est fait avec les interprètes, au nombre de deux, Sofia Dias et Vítor Roriz, tous deux danseurs (et véritable couple). Rodrigues a écrit un poème qu’il fait réciter par ses acteurs, qui se personnifient eux-mêmes sur scène. Sofia parle d’Antoine, Vitor de Cléopâtre. L’histoire du couple narré par un autre couple. Le texte devient un chant hypnotique, descriptif, répétitif, qui réussit presque magiquement à faire passer amour, passion, humour, résignation. Le texte devient une chorégraphie racontée. Les corps des protagonistes sont d’abord invisibles, évoqués par les comédiens pour finir par se fondre l’un dans l’autre et ne plus se dissocier l’un de l’autre, Antoine de Cléopâtre, le « je » et le « tu » font leur apparition, la parole ne fait qu’une, la pensée également.

La proposition ne fera pas l’unanimité. Le rapport au texte, aux mots, est si important qu’il ne pardonne pas une seule seconde d’inattention. Le décor est simple ; une toile qui recouvre le mur du fond et tout le plancher, ainsi qu’un mobile de disques translucides reflétant parfois les acteurs, parfois l’éclairage. On n’offre aucune distraction au public. Il doit être dans le présent en tout temps (comme Antoine et Cléopâtre), ce qui pourrait sembler trop aride pour certains spectateurs. Mais pour ceux qui se laissent prendre au jeu, c’est un spectacle de beauté qui envoûte et trouble. On nous offre une réflexion sur l’amour et sa consumation, sur la portée qu’il peut avoir dans la définition de soi, sur le processus de création.

À voir la réaction du public, il faut croire qu’on est peu habitué à ce genre de proposition. Le spectacle divise de façon non-équivoque ; certains étaient debout sur leurs sièges, d’autres se disaient agonisants (quelqu’un s’est écrié : « À la limite du supportable! »). Pour apprécier le spectacle, il faut être totalement investi dans ce qui nous est présenté (et peut-être un peu fan de Laurie Anderson).

Rose Normandin

Antoine et Cléopâtre, du 27 au 29 mai 2017 dans le cadre du Festival TransAmériques. Le FTA, ça se passe du 25 mai au 8 juin 2017. Pour toutes les informations, c’est ici.

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