Photo : Jean-François LeBlanc

Après m’être pointé au Lion d’Or par accident – même pas une blague –, j’arrive au Club Soda, tout essoufflé, pendant la première chanson de trois du duo Rosie Valland / Philippe Brach. « On est probablement les deux porte-paroles des Francouvertes les plus dark, mais l’an prochain j’ai entendu dire que c’était Marco Calliari et Ima. » lançait un Philippe Brach décontracté après un duo avec Valland. On aurait tous aimé en entendre plus, surtout que leurs deux noms trônaient en grosses lettres sur la devanture du Club Soda.

Laurence-Anne

Les premiers aspirants de la soirée ont commencé par rectifier leur tag stylistique : Laurence-Anne, ce n’est plus du folk mystère, c’est du prock, « un mélange de prog, de rock, de folk et d’électro ». Au final, Laurence-Anne, c’est du Laurence-Anne : une musique finement composée qui sort des terrains habituels, qui regorge d’harmonies audacieuses et qui met de l’avant un impressionnant travail de textures sonores. « Nous ne sommes que des enfants qui jouent à la marelle », entonne la première chanson, après une ouverture de vibraphone doublé de muted bass. Musicalement, il faut mentionner la recherche harmonique assez poussée, qui reste toujours fluide. Je n’aurais jamais cru ouïr un couplet atonal et des accords diminués aux Francouvertes, ça non.

Bien heureux d’entendre également que les textures synthétiques (de Naomie De Lorimier) assumaient plus de place qu’aux demi-finales, de pair avec son travail hypnotisant de voix mises en boucle. Il faut approcher la bête avec des lunettes narratives, cinématiques : « … sur un film infrarouge / Tu as avalé mon portrait sous une vive lumière » reste le refrain le plus catchy du groupe.

                                                                                                        Photo : Jean-François LeBlanc

Le climax de la performance s’est fait jeter de l’ombre par une dernière chanson (guitare-voix) brumeuse et un peu moins costaude. C’est peut-être ce qui a semé le doute dans l’esprit du public et des juges, qui ont fini par octroyer à Laurence-Anne la troisième place. C’est dommage. Dommage aussi que parmi les millions de prix des partenaires, seulement deux ont fait leur chemin jusque dans les mains du quintette. L’inventivité, la recherche de nouveauté, et la maîtrise dans l’exécution sont-ils des critères moins importants, au Québec, que la présence scénique et l’attitude? La question est ouverte, ou entrouverte…ou francouverte.

Les Louanges

C’est en plein contrôle de sa guitare électrique et solidement soutenu par son trio de musiciens que Vincent Roberge, a.k.a. Les Louanges, entrait sur scène. Les Louanges, c’est du indie rock bien groovy, « fleuri » selon le principal intéressé, où une voix très libre (pensez à Dylan, ou à Leloup) flotte sur des beats riches en toms et des riffs de guitare béton. Il ne faut pas oublier l’apport significatif de Nathan Vanheuverzwijn aux synthétiseurs, qui ouvrait notamment la troisième chanson d’une jolie introduction de piano jazz. À d’autres moments, l’entropie s’est résorbée pour faire place au doux finger-picking et au chant fragile d’« Encéphaline », chanson qui s’est d’ailleurs mérité un prix à la fin de la soirée. Ces moments cohabitent étrangement bien avec son rock plus massif épicé de soul. Ses paroles franches sont souvent répétées ad vitam dans des build-up enlevants. La voix de Roberge est magnifique et se prête à plusieurs rôles tout en privilégiant un registre cristallin.

                                                                                                        Photo : Jean-François LeBlanc

Lundi soir, son aisance et son langage corporel très rock entraient définitivement en contraste avec ses interventions entre les pièces, où le stress du chanteur devenait évident. Des histoires sur sa mère, sa blonde, et l’importance de miser sur le capital d’émotions dans un concours comme La Voix oups les Francouvertes se sont avérées attachantes bien que frôlant le cabotinage. Encore là, s’il y a un endroit où c’est dur de ne pas être overconscious, c’est bien en finale. Le public et le jury a décidé d’offrir à notre rockeur fleuri une deuxième place sur le podium.

Lydia Képinski

C’est donc dire que oui, sans surprise, Lydia Képinski a remporté la première place de l’édition 2017 des Francouvertes, les 10 000 dollars qui viennent avec, des shows un peu partout au Québec, et à peu près les deux tiers des prix des partenaires. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça te lance une carrière, et ce serait faux de dire qu’elle ne le mérite pas. Après un passage aux demi-finales qui n’était pas sans défauts techniques, la performance de lundi était nettement plus solide, notamment sur le plan vocal. La voix de l’auteure-compositrice-interprète n’avait rien de chancelant et son jeu vocal était mieux contrôlé, notamment ses emprunts à son fameux timbre de voix « cynique ».

Côté musique, on sentait un band beaucoup plus fusionnel et des transitions/modulations suffisamment solides pour permettre une écoute décontractée. La Franco-Polonaise (autant que Chopin, c’est peut-être un signe) ouvrait en toute simplicité, une basse à la main, d’une voix qui commande l’écoute. Mes appréhensions niveau justesse se sont avérées vaines, et ce nouveau contrôle dans la voix permettait une meilleure appréciation des vers, dont la poésie est toujours frappante: « Suis-je le trou noir / ou une nouvelle corde à ton cou. » Un peu plus loin, des tremolos de violon nous amenaient dans un univers aux portes de la pop baroque, ou du rock baroque, avec des paroles effrénées sur un rythme de toms assuré par un batteur irréprochable. « Et la paix et la peur / Sur toi perlent et puis s’échouent » : la dérive poétique se poursuivait sur un incroyable beat en canne directement provenu des années 80.

Photo : Jean-François LeBlanc

Il faut reconnaître que le calme éternel de la gagnante, même dans les moments les plus intenses, suggère une certaine maturité artistique. Au final c’est peut-être ça : Lydia Képinski a gagné les Francouvertes parce qu’elle s’en crissait des Francouvertes, ou du moins elle a réussi à en donner l’impression. C’est le fameux truc du play hard-to-get à l’échelle de l’industrie de la musique. Je vous transcris ici sa seule intervention parlée : « Êtes-vous déjà tombé en amour? (pause) Avec un mineur? J’ai appris que c’était illégal d’avoir des relations sexuelles avec un gars de 17 ans », et c’était reparti. Il faut dire que le dernier portrait de scène de la chanteuse, cheveux dans la face, debout sur son ampli, pendant que son band est en train de trasher, avait quelque chose d’assez invulnérable.

La reconnaissance de l’industrie qui a été manifestée hier est certainement méritée, dans la mesure où la personnalité artistique de Képinski regorge de potentiel, même s’il n’a pas encore trouvé sa forme la plus aboutie (et c’est le but d’un exercice comme celui-ci). En d’autres mots, bien hâte d’entendre la suite.

Nathan Giroux

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