Crédit photos : Gustavo López Mañas

Après le succès d’un premier EP – Le Trac (2014) – et d’un premier album – La Cour des grands (2015) – le duo de frères originaires de Toulouse débarque à Montréal à une semaine de la sortie de son second opus en France, La vraie vie (23 juin). Se fier aux bouilles de premiers de la classe de Bigflo & Oli serait une erreur: un débit à faire perdre haleine, une musicalité omniprésente et une maturité glaçante décelées dans un rap à textes et un titre de plus jeunes rappeurs d’Europe à être Disque d’or. Rencontre avec Oli (Olivio), le plus jeune d’un tandem musical pour qui le rap se pratique comme un sport.

Depuis vos débuts, vous dressez un portrait sévère du rap d’aujourd’hui. Pourtant, une nouvelle vague de rappeurs commence à monter (Roméo Elvis, Georgio) qui comme vous casse les codes traditionnels du rap. Est-ce que vous vous sentez de moins en moins seuls dans cette catégorie « rap de la vraie vie » ou pas vraiment, d’où le nom de ce dernier album (La vraie vie)?

On ne se sent pas forcément de moins en moins seuls. Je trouve quand même qu’en général dans le rap il y a un peu plus de rap léger, avec des paroles parfois violentes, vulgaires, que de cet autre côté du rap dont tu parles. J’ai vraiment du mal à pouvoir dire que le rap est équitable et qu’il y a vraiment des produits qui présentent différents styles de rap. C’est vrai qu’on a l’impression que dans le magasin du rap français il y a beaucoup d’un seul genre de rap.

Même si comme tu l’as dit il y a des mecs comme Georgio qui sont là, qui écrivent et qui essayent d’apporter un truc différent, je trouve encore qu’il y a d’autres noms, que je ne citerai pas forcément, quand tu regardes les clips et les paroles, il y a quand même des meufs, des trucs violents qui sont dits, donc on ne se sent pas forcément seuls, mais on se sent différents.

C’est quoi rapper La vraie vie pour vous? C’est du rap à l’ancienne comme vous disiez dans C’est que le début?

Le nom de cet album est arrivé comme une évidence. On ne s’est pas posé en se disant « Bon, comment on va l’appeler? » C’était un truc qui revenait tout le temps, on nous disait « Bon les gars comment ça va, vous? Vous cartonnez, alors la tournée comment c’est? » Nous on disait « Super, et vous les mecs, comment ça va? » et à chaque fois on nous répondait « Oh ben tu sais la vraie vie quoi, la vie normale! » Et cette phrase-là revenait tout le temps. Il y avait aussi nos proches qui nous disaient « Les gars, c’est pas parce que vous faites tout ça qu’il faut s’écarter de la vraie vie ».

Ça revenait comme un message qui nous tournait dans la tête, et on s’est dit « En fait c’est comme ça qu’il s’appelle l’album: La vraie vie ». On ne veut pas oublier d’où l’on vient, on veut raconter des choses, des moments de vie, de notre année et de notre carrière qui nous ont marqué, des trucs vrais et sans filtre. On est assez contents du nom, c’est aussi pour ça qu’on a mis une pochette de nous petits, chez nous à Toulouse. C’est vrai, c’est une photo de famille, on n’a pas fait dans le surjoué.

Certains vous reprochent d’avoir déjà la grosse tête, mais c’est plus une ambition et une rage de réussir dans votre manière de vous démarquer, autant dans votre côté gamin assumé que dans votre style musical varié. Est-ce que vous avez eu besoin de vous construire une carapace pour percer différemment dans le rap?

Notre carapace ça a été de ne pas en avoir je crois. Notre personnage ça a été d’être nous-mêmes, d’être simples. C’est vrai que dans nos textes il y a une rage, un vrai truc qui sort des tripes et du cœur. Je suis assez content parce que les gens l’ont bien compris et l’ont bien interprété. On a eu peu de remarques assez négatives mais on est assez contents, on avait un peu peur que le message ne passe pas. C’est vrai qu’il y a une forme de rage, de naturel, même parfois de maladresse qui sort dans nos morceaux.

Est-ce que l’autodérision est aussi une manière de se protéger des critiques?

Ça a toujours été notre arme, notre armure du coup. C’est toujours comme ça, en montrant qu’on fait du rap sérieusement mais qu’on ne se prend pas au sérieux, en se cassant avant que les gens ne nous cassent. C’est un peu comme le dernier battle d’Eminem, on dit toujours ça mais la scène dans 8 Mile, elle nous avait marqué. Je pense que c’est une forme de sagesse de se dire « Bon bah, on regarde ses défauts, on n’aura rien à se reprocher et on assume tout. »

On a l’impression que ce constat face au rap vient du fait que vous vous sentez très responsables dans vos textes, vous parliez même de « rap conscient » (C’est que le début). Vous dites « On n’est pas des rappeurs engagés, on est engagés dans notre rap ». Comment vous vous positionnez par rapport à ça aujourd’hui?

Pour moi il n’y a plus réellement de règles ou d’étiquettes comme ça. Maintenant le rap est tellement devenu un entertainment, populaire et commercial dans le sens direct du terme, qu’il n’y a plus trop de cases. Le rap qu’on peut appeler « rap conscient » il y en a de moins en moins. Le morceau dont tu parles date vraiment, donc on ne revendique plus trop ça, mais c’est vrai que souvent on nous dit qu’on fait du rap à paroles, du rap un peu engagé – même si je ne sais pas si c’est le terme vu qu’il a souvent une connotation politique – mais on est conscients du poids de nos paroles et de l’influence qu’on peut avoir, on essaie d’y faire gaffe quand on écrit.

On sent l’influence d’IAM dans vos textes (références culturelles, voix off, questions sociales). L’École du micro d’argent est l’un de vos albums phares. Est-ce que c’est conscient et est-ce qu’il y a une plus grosse influence ou du moins plus assumée sur ce dernier album?

Je pense que ça s’entend beaucoup plus sur le premier album que sur le deuxième. C’est vrai que c’est des gens qui nous ont toujours influencés, on a pris une claque en écoutant leur album. On fait même des clins d’œil qui sont clairs et assumés. Du coup, ça nous fait plaisir quand on nous compare à eux et même quand IAM fait un peu notre éloge en interview, c’est toujours assez dingue.

Est-ce que c’est un but pour vous d’influencer comme eux toute une génération? Comme IAM avec « Mars » (Marseille) on ressent dans vos textes un besoin d’avoir votre propre planète (Nous aussi) et d’élever les standards du rap. Est-ce que c’est aussi votre ambition, vous qui vous remettez en question autant que vous questionnez ce qui se fait aujourd’hui?

Ouais pour nous c’est un but, c’est un truc qu’on commence à faire déjà à notre petit niveau. On s’en rend compte en parlant à des artistes, des rappeurs, même des gens qui viennent d’autres arts qui nous disent ‘ça, ça m’a touché’. C’est vrai que ça fait bizarre parce qu’on ne se rend pas compte qu’on peut nous écouter à fond comme nous on a écouté IAM comme des oufs. C’est assez drôle quand des petits rappeurs viennent en disant ‘regarde je me suis inspiré de toi, qu’est-ce que t’en penses?’ ou qu’on rencontre un rappeur à Dakar qui nous dise que ça l’a attiré.

Comme tous les artistes on rêve d’être de plus en plus connus, d’être écoutés par plein de gens, de passer un message, de pouvoir toucher et faire rire les gens. Et petit à petit on y arrive de plus en plus, donc ça fait bizarre. Ce côté ‘on vient de notre planète’ c’est une image pour montrer qu’on est différents, qu’on essaie de proposer autre chose. C’est vrai qu’IAM le faisait pas mal et ça a dû nous influencer naturellement.”

Dans Personne vous dites « personne n’écoute les paroles ». Un constat assez pessimiste des attentes du public qui soulève un paradoxe de votre musique : il y a un ras-le-bol général face à la sauce qu’a servi le rap pendant longtemps – la preuve avec la nouvelle génération de rappeurs dont vous faites partie – mais le statu quo veut qu’il est difficile de bousculer les codes. Est-ce que c’est de ce constat qu’est né Personne?

Personne, c’est surtout un délire à la base, c’est un gimmick qu’on avait trouvé entre frères en studio – « Personne n’écoute les paroles ». Le plus important dans ce morceau-là c’est surtout les couplets, souvent on nous parle beaucoup de la phrase « Personne n’écoute les paroles », mais pour moi le plus important dans ce morceau-là c’est les couplets, où on essaie de raconter plein de choses. On tire sur plein de sujets, c’est une satire, une caricature moderne qui se retrouve dans le refrain. On parle de la Syrie, des politiques en France et là d’un coup il y a un peu plus de second degré. On a souvent joué sur ce côté-là, mi-drôle mi-sérieux.

Cette grosse voix qui vous suit depuis vos débuts et qu’on entend sur chaque album, est-ce que c’est votre conscience, ou vos doutes? Est-ce que vous comptez vous en débarrasser un jour?

On le voyait un peu comme l’esprit du rap, comme notre conscience, le business, le côté un peu dangereux que peut avoir la musique… On en jouait aussi avec second degré. Et bien vu, il nous suit sur l’album, sur La vraie vie! On entend encore ses rires, comme une sorte de démon qui nous encourage, et qui se marre bien en voyant ces deux frères qui n’avaient rien à voir avec le milieu du rap faire leur petit bout de chemin.

On sent que l’avenir vous préoccupe depuis le début (Alors alors, Miroir). Est-ce que vous cultivez encore cette peur de ne pas assez profiter, d’abandonner vos convictions et votre amour du rap?

Je pense que c’est une peur que toute notre génération a. Quand je vois tous mes potes on se pose un peu tous des questions : « Qu’est-ce qu’on va devenir? Comment va devenir la société? » On est à l’heure où tout change vite, à l’heure d’internet où rien n’a vraiment de règles et où tout se bouscule. C’est un sentiment qui ressort dans nos textes et dans notre vie en général. On se pose plein de questions avec les gens du coup.

– Propos Recueillis par Ambre Sachet

Bigflo & Oli, vendredi 16 juin au Club Soda – Concert intérieur (19h) – Première partie: Roméo Elvis x Le Motel. Les Francofolies, ça se passe du 8 au 18 juin 2017. Pour toutes les informations, c’est ici.

BABILLARD : Un événement à annoncer? Une formation dans le milieu culturel à faire découvrir? Envie de jammer avec des artistes de feu? Une offre d’emploi? Un autre truc à partager? C’est ici que ça se passe, maintenant. Remplissez le formulaire pour partager avec les lecteurs des Méconnus!

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