« Politique » aura assurément été le mot d’ordre de cette première fin de semaine d’une 46e édition édulcorée du Festival du nouveau cinéma qui se termine déjà le 15 octobre prochain. À ce thème, ajoutons un suffixe, celui qui nous parle d’une expérience visuelle unique, d’un cinéma politiquement incorrect, audacieux, défiant toute formalité et parfois même difficile à digérer. Illustration par dix films politiques ou politiquement incorrects, toutes catégories confondues, d’un festival des plus innovants.

Acts and intermissions d’Abigail Child

Il s’agit plus d’une lecture que d’un véritable documentaire. Le film sur la féministe et anarchiste russe Emma Goldman ne dure qu’une heure, et il arrive pourtant à poser sa marque, davantage par le discours provocateur et retranscrit de cette femme que par la reconstitution en noir et blanc de son parcours tant personnel que professionnel. Avec ce court-métrage pourtant long de presque une heure et tout droit sorti d’un laboratoire des médiums, Abigail Child revient presque trop rapidement sur les idées de cette femme en avance sur son temps et destinée à dépasser ce à quoi sa classe sociale la confinait.

Ava de Léa Mysius

À y regarder de plus près, le film de Léa Mysius ressemble à tout sauf à un premier film. Et pourtant, Ava, petite pépite tout droit sortie de la relève du cinéma français, est bien le premier long-métrage de la scénariste désormais certifiée réalisatrice. Le scénario semblait pourtant si lisse : une adolescente et une amourette de vacances. C’est dans la mise en scène ubuesque et le regard posé sur la jeunesse, la maturité des corps, que Mysius excelle. De par une esthétique léchée et des scènes oscillant entre un bleu sombre et un jaune éclatant, le film ne cesse de nous rappeler la dualité du personnage d’Ava, tantôt sauvage tantôt solaire.

Hormis une dernière partie dans laquelle la réalisatrice semble s’embourber, le récit évolue sans en faire pâtir le fil conducteur qui de son côté reste fort. Comment ne pas se retrouver dans le destin de cette jeune fille en constante révolte, jalouse de l’aspect lumineux que dégage les autres filles, souvent blondes, avide de nouvelles expériences et crachant à sa mère qu’elle ne la supporte plus?

Téhéran Tabou d’Ali Soozandeh

La dernière fois qu’une oeuvre d’animation avait autant flirté avec le réalisme, c’était à la sortie de La jeune fille sans mains. Ali Soozandeh s’empare de la liberté que lui procure son médium pour délivrer une oeuvre sans concession sur la place des femmes et des jeunes artistes en Iran. Acerbe et politiquement incorrect, Téhéran Tabou n’hésite pas à s’en prendre à la religion et aux lois iraniennes à travers le prisme de l’intime et d’une sexualité muselée. Difficile d’oublier cette toute première scène dans laquelle une mère tend un chewing-gum à son fils assis en arrière d’un taxi avant de faire une fellation au conducteur contre quelques billets. Ce même chauffeur qui quelques secondes plus tard s’insurge en voyant sa fille tenir la main à un homme dans la rue. Tableau sombre, mais immanquable de la République islamique d’Iran et d’un système basé sur la répression religieuse.

Eye on Juliet de Kim Nugyen

Encore un scénario hors des sentiers battus pour Kim Nguyen, qui revient ici avec le récit d’un robot responsable de surveiller des pipelines de pétrole au milieu du désert en Afrique du Nord et, à force de les observer, soucieux d’aider un jeune couple à quitter leur pays. Même si c’est le jeune Gordon de Détroit qui se cache derrière le robot, Nguyen réussi à extraire l’aspect humain d’une relation entièrement basée sur les avancées de l’intelligence artificielle. Subtilement rattaché à ce quasi thriller, le sous-texte se dévoile dès lors que Gordon n’adhère plus à la politique voulant que la présence d’une menace soit le signe de bonne santé pour les États-Unis.

The Florida Project de Sean Baker
En salles le 20 octobre

Qu’y-a-t il de plus intéressant à observer qu’un enfant qui ne fait rien? Sean Baker l’a bien compris avec The Florida Project, projet hybride toujours à la limite du documentaire et où les plans fixes sur fond de mur coloré laissant libre cours aux mouvements des jeunes acteurs font office de signature. Après les dérivés de Disney, découvrez ses dérives et ses désillusionnés à travers l’oeil vif du réalisateur et scénariste new-yorkais. À mi-chemin entre les couleurs-personnages de Wes Anderson (Moonrise Kingdom) et le réalisme glaçant de Tim Sutton (Dark Night), The Florida Project expose le malaise d’une Amérique essoufflée par ceux qu’elle essaie tant bien que mal de cacher sous le tapis.

Laissez bronzer les cadavres! d’Hélène Cattet et Bruno Forzani

Même si le FNC est loin d’être terminé, il aura jusque-là été difficile de trouver plus politiquement incorrect que ce western contemporain au visuel aussi unique qu’indigeste. Un soleil de plomb, une tête de mort, une odeur de pourriture, un groupe de mercenaires et ses lingots cachés dans la forteresse d’une artiste au beau milieu de nulle part. L’ombre de Tarantino plane au-dessus de cette adaptation d’un roman de Jean-Patrick Manchette (1971) et de son utilisation provocante du sang, un rouge exagéré qui ici ne fait plus qu’un avec la chair qui nous dégoûte et qu’on désire en même temps.

Félicité d’Alain Gomis

Première scène dans un bar de Kinshasa : la caméra passe d’une table et d’un visage à l’autre. L’un est trop saoul pour rester debout, l’autre, trop énervé pour s’expliquer. Le décor est planté, et le discours masculin surplombe l’endroit. Il n’y a pourtant plus personne lorsque l’objectif se stabilise sur la chanteuse. Portrait de femme aux allures de documentaire, Félicité ne fait pas exception à la règle Gomis: en partant de l’expérience précaire d’une congolaise contrainte de trouver une grande somme d’argent pour l’opération de son fils, le réalisateur franco-sénégalais atteint l’universel et le politique par le social. Touché par la grâce et faisant évoluer le film, le chant traditionnel congolais de Félicité rejoint le quotidien de tous, à l’abri du misérabilisme et dévoilés par une voix d’opéra sur fond de scènes de vie.

Les garçons sauvages de Bertrand Mandico
À revoir mercredi 11 octobre

Pour son premier long-métrage, Bertrand Mandico ne fait pas dans la dentelle ni dans le politiquement correct. Si Peter Pan avait laissé cours à ses pulsions sexuelles, cela donnerait sûrement Les garçons sauvages, envoyés à l’instar de Pinocchio sur une île féconde remplie de tentations et foyer des fantasmes à l’odeur d’huître. Derrière la métaphore punitive mise en scène par un noir et blanc délavé se cache un important rapport aux genres et à la place de la femme dans la société. Les déviances de chacun, appelées à être tues autant qu’elles sont stimulées, atteignent la fable politique avant de rapidement se confondre en une fin trop explicative et une morale racoleuse où la subtilité n’a plus sa place.

Le jeune Karl Marx de Raoul Peck
À voir lundi 9 ou mardi 10 octobre – En salles le 13 octobre

Cette biographie de l’un des plus grands penseurs du XXe siècle rappelle le profond besoin du réalisateur haïtien de vulgariser des grands pans politiques de l’Histoire en prenant soin de conserver leurs aspects profondément sociaux et actuels. L’amour du documentaire emboîte le pas à cette envie de retranscrire un discours en perpétuel mouvement. Le défi relevé, c’est avant tout celui de retracer la jeunesse d’un philosophe qui ferait écho à celle d’aujourd’hui. L’interprétation du couple et sa complicité palpable y sont sans doute pour quelque chose.

La part du diable de Luc Bourdon
À voir mardi 10 ou jeudi 12 octobre

Le Québec en plein mouvement, c’est ce qu’a décidé de raconter Luc Bourdon dans ce qui se présente comme la suite logique de La Mémoire des anges, film consacré au Montréal des années 50 et 60. Encore une fois appuyé par les archives des collections ONF, le réalisateur se lance avec audace et regard critique sur les prémices du vote sur l’indépendance du Québec. Davantage un collage qu’un film en bonne et due forme, La part du diable laisse l’hypocrisie au vestiaire pour se pencher sur les questions identitaires qui dérangent mais qui se doivent encore aujourd’hui d’être posées.

Pour voir toute la programmation du Festival du nouveau cinéma, c’est par ici.

Ambre Sachet

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