Si la 46e édition du FNC regorgeait de films événements – Blade Runner, le dernier Lanthimos, le dernier Bruno Dumont, le premier long métrage de Ian Lagarde, le film de zombies de Robin Aubert, et j’en passe – j’ai eu envie, à travers mon circuit festivalier, de prendre des risques, de m’éloigner des consensus et d’aller à la rencontre d’oeuvres un peu moins médiatisées. Avec un peu de chance, je découvrirais peut-être quelques joyaux cinématographiques renouvelant ma perception du 7e art (je sais, j’avais peut-être des attentes trop hautes…).

Body Electric de Marcelo Caetano

And if the body does not do as much as the Soul?

And if the body were not the soul, what is the Soul?»

Inspiré par le poème de Walt Whitman, I Sing the Body Electric, le film de Caetano en est un sur la célébration de l’âme par la sensualité du corps.

Élias occupe un poste d’assistant à la direction dans une fabrique de vêtements. Il travaille. Fait le party. Baise. Travail. Party. Baise. Party. Travail. Baise. Le film flirte avec l’univers des Dardennes, en ce qu’il nous expose l’aridité du quotidien du travailleur brésilien. Il est aussi un peu cousin d’Almodovar dans sa description festive du milieu queer, même si certains clichés sur les drags et la communauté gaie peuvent devenir lassants.

Il s’agit surtout d’un film d’atmosphère, une exploration sensuelle d’un carrefour dans la vie du personnage principal. On se laisse entraîner au rythme des nuits folles, en nous demandant où se maelstrom va mener. Le réalisateur s’interroge sur la pertinence d’une vie menée principalement par le travail, mais ne semble pas vouloir tirer de conclusion. Une photographie qui témoigne d’une époque dans la vie de quelqu’un. Si le traitement devient un peu trop répétitif pour meubler quatre-vingt-quatorze minutes, le film possède cette énergie folle d’un premier long métrage qui nous laisse présager que les prochaines oeuvres de Caetano seront définitivement à surveiller.

Inflame de Ceylan Ozgun Ozcelik

Remember, what you see is the truth. What you hear is the truth.»

Avec ce qui se passe politiquement en Turquie (et partout ailleurs) l’idée d’Ozcelik d’écrire un film sur le devoir de mémoire, le mensonge par omission, la responsabilité des arts et des médias et la manipulation de la population devient une évidence. Inflame est donc d’emblée, une prise de parole importante.

Dans une Turquie imaginée, à la limite du régime totalitaire, Hasret travaille comme monteuse dans une station télé. Là-bas, le traitement de l’information est minutieusement contrôlé pour obéir à un agenda global, voire national. Non-contente de la tournure que prend sa carrière, Hasret commence à faire l’expérience de souvenirs qu’elle ne s’explique pas. De plus en plus malmenée par la pression de son travail et par les hallucinations qui l’assaillent, elle se replie tranquillement sur elle-même. Et si ses parents n’étaient pas morts dans un accident de voiture comme elle l’avait toujours cru? En projetant dans une réalité alternative, un événement historique réel, Ozcelik pose une question vitale : que se passe-t-il lorsqu’une société cesse de se souvenir de son passé?

Inflame est en quelque sorte un thriller psychologique et politique sur fond de drame dystopique. Le film réussit à nous faire ressentir une certaine claustrophobie, mais malheureusement, comme c’est souvent le cas avec les films qui veulent faire ressentir au spectateur l’état d’esprit du personnage principal, on finit par s’ennuyer. Tout dans l’oeuvre est monocorde ; de la palette de couleurs utilisée par la direction artistique, au jeu d’Algi Eke, dont la proposition ne dépasse pas la (superbe) maîtrise des yeux de biche effarouchée. Même si on se dit que cette sobriété dans le style et dans la mise en scène veut servir le propos et l’ambiance du film, il reste que cela ajoute à la lassitude.

Et puis, le film s’embourbe dans les conventions d’un genre qu’il exploite mal. La réalisatrice (et scénariste) s’entête à vouloir créer un suspense alors qu’elle ne nous réserve pas de surprise. Pour tout amateur de thrillers surnaturels, les procédés et rebondissements de l’histoire sont repérables au début du film. Cette prévisibilité ajoute beaucoup de longueurs sur un film somme toute assez court de 94 minutes.

Il est dommage de se retrouver devant un thriller ordinaire à la mise en scène convenue, alors que les ingrédients étaient en place pour en faire un film d’auteur coup de poing.

Mutafukaz de Guillaume Renard et Shojiro Nishimi

Whatdafaa?»

Les fans de la bande dessinée seront ravis de retrouver Angelino et Vinz galérer dans les rues de Dark Meat City. Pour les autres, on découvre l’univers de Run (alias Guillaume Renard) avec amusement, malgré l’essoufflement du scénario. Il faut dire que l’univers de l’auteur explose d’imagination et que c’est un réel plaisir de le voir s’animer sur grand écran, mais il semblerait que ce même univers, élaboré à travers plusieurs tomes, perde en profondeur lorsque condensé en long métrage.

Dark Meat City est une ville où il ne fait pas bon vivre. Angelino et Vinz sont deux ados qui réussissent à y survivre grâce à leurs réflexes ghetto et leur intelligence de désespérés. Lorsque Angelino est percuté par une camionnette, il se découvre de bien sombres pouvoirs capables de déceler la présence de créatures extraterrestres, membres du gang des hommes en noirs.

S’ensuit une folle virée apocalyptico-trash bourrée d’influences américaines, mexicaines et françaises. Les gags pleuvent, l’animation est violente, schizophrène et imaginative. Mais si le rythme effréné garde le public sur le bout de son siège, c’est aussi ce qu’on peut reprocher au film. Les péripéties (surtout des poursuites) ne s’arrêtent jamais, et même si cela permet à l’opus de coller l’expression action packed sur la pochette, on finit par en avoir marre de ne jamais creuser plus loin ni les personnages, ni la mythologie derrière cette univers complexe.

L’autre détail qui a gâché mon plaisir, c’est cette assourdissante rareté des personnages féminins. Au compte de deux, nous avions droit à la mère d’Angelino (figure sacrifiée) et Luna (la beauté convoitée). Alors, Run, à quand les personnages de filles badass qui font autre chose que d’avoir des gros nénés et des jupes ras-le-bonbon?

9 doigts de F.J. Ossang

Ne rien comprendre, voilà la clef.»

En regardant la bande-annonce de 9 doigts, on peut s’attendre à un hommage au film noir, teinté de réflexions philosophiques. La superbe photographie de Simon Roca travaille le jeu de la lumière pour gâter les plus nostalgiques des cinéphiles. J’ai choisi d’aller voir ce film, parce que j’ai cru que je verrais un autre extraterrestre du type The Laplace’s Demon (couvert à Fantasia). Et bien, j’ai été servie… peut-être un peu trop.

Magloire (interprété par Paul Hamy, connu pour sa performance dans le film L’Ornithologue) se retrouve mêlé malgré lui à une histoire un peu floue de gangsters et se voit obligé de prendre la mer en compagnie de douteux malfrats qui transportent du polonium (un métal dangereux de par sa radioactivité). Alors que le bateau tourne en rond autour du NowhereLand, cette île fabriquée par la pollution, les passagers deviennent de plus en plus tourmentés et paranoïaques.

Co-produit par la France et le Portugal, le film est une sorte de délire intellectuel et sensuel qui ravira les amateurs d’art abstrait. Pour ceux d’entre nous qui carburent à la force narrative d’une oeuvre, c’est plutôt sec. Il faut lâcher prise et laisser de côté le besoin de comprendre les détails diégétiques pour apprécier, autrement, on ne fait que devenir de plus en plus frustré.

D’abord, le film aurait dû être un roman. Ossang est amoureux de son verbe et ça devient lourd. Les conversations ne sont que de longues envolées nihilistes. Les personnages s’entretuent sans que l’on comprenne vraiment pourquoi, les enjeux dramatiques sont à peine expliqués, des personnages sont évoqués sans que l’on comprenne leurs rôles dans le scénario (par exemple, ce 9 doigts, censé être le chef gangster qui les tuera tous s’ils ne suivent pas les ordres, finit par devenir une chimère pour les spectateurs).

Ensuite, les comédiens jouent très GROS. Je veux bien croire au film hommage, mais il y a quand même des limites à respecter pour ne pas sombrer dans la parodie. Comme on finit par ne plus écouter les inepties des personnages, de les voir ainsi jouer aux extrémités de leur registre, rajoutent à la distanciation. Les personnages crèvent et on s’en fout.

9 doigts est le genre de film qui polarise; ou on y voit une métaphore onirique sur le futur de l’humanité, ou on y voit une longue séance de masturbation intellectuelle. À vous de choisir.

Rose Normandin

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