Même s’il touchait à sa fin ce week-end, le Festival du Nouveau Cinéma semble presque avoir calculé cette sélection dont les images resteront ancrées à l’imaginaire collectif encore pour un bon moment. Retour sur sept films de cette dernière fin de semaine avec un genre humain décortiqué, retourné, lessivé, et surtout prêt à dévoiler ses cavités les plus enfouies et les plus horrifiques.

Les Affamés : l’angoisse par l’absence
Prix du meilleur long métrage dans la catégorie Temps 0

Oubliez tous les films de zombies qui ont pu vous dégoûter du genre par le passé. Robin Aubert signe un tour de force issu du cinéma d’horreur sans en garder les clichés et parasites ayant terni sa réputation. Place à l’imaginaire avec une horde de zombies qui passent le plus clair de leur temps immobiles, effrayants par leur capacité à implanter un récit qui suggère l’horreur plus qu’il ne la prémâche pour son public. Aider son prochain n’est pas forcément l’objectif premier pour chacun de ces survivants, mais les blagues salaces en temps de crise sont assurément ce qui les rattache à leur humanité.

Call Me By Your Name : la passion mélancolique

Le cinéma n’en a pas marre d’illustrer l’amour dans sa forme la plus simpliste et chaleureuse. Luca Guadagnino, lui, n’en peut plus. Au bonheur du cinéphile, qui retrouve ici la complexité d’un sentiment trop souvent dépeint comme manichéen. Le réalisateur du prometteur mais décevant A Bigger Splash revient avec une histoire d’amour enivrante qui laisse place aux névroses et aux fantasmes du jeune Elio, consumé par une passion dévorante vécue avec le plus âgé et confiant Oliver. Des moments aussi simples que la scène dans laquelle ce dernier, épié par Elio, bouge sur la piste de danse au rythme du transcendant Love My Way des Psychedelic Furs, savent saisir cette mélancolie propre aux déchirements provoqués par une rencontre dont il est impossible de se remettre.

All You Can Eat Buddha : consommer pour moins méditer

À force de trop vouloir pousser l’utilisation du symbolisme, le premier long-métrage de Ian Lagarde en perd sa substance première, celle de vouloir proposer quelque chose de nouveau. All You Can Eat Buddha est certes bien loin des codes cinématographiques conventionnels, mais le périple de Mike dans un hôtel tout inclus semble imposer un appel à l’onirisme par un éloge de la lenteur très peu justifié. On en vient à se demander si le personnage de la pieuvre qui parle au protagoniste en espagnol n’est pas juste là pour briser le cadre narratif du récit. Nul besoin d’une catastrophe naturelle pour comprendre le cercle vicieux et infini de la surconsommation, introduit dès le départ par un personnage plus préoccupé par son assiette que par ce qui pourra advenir de lui, et par la même occasion de tous.

Sea Sorrow : la peur que l’Histoire ne se répète

C’est une des pires névroses de l’Homme moderne, cette capacité à détourner le regard face à ce qui se passe sous ses yeux tant que ça ne le concerne pas dans son intimité. L’actrice Vanessa Redgrave se penche sur son histoire au temps de l’occupation allemande pour raviver le besoin de ne pas oublier les erreurs et les horreurs du passé. Effrayée par la possibilité que l’Histoire ne se répète en boucle, Redgrave ne laisse passer qu’un seul message à travers ce documentaire coup de poing mais nécessaire: il est grand temps que chacun ouvre les yeux face au sort réservé aux migrants. Même si l’actrice tend parfois à trop se mettre de l’avant – déformation professionnelle oblige – elle a pourtant bien saisi l’aptitude du cinéma à ancrer dans l’inconscient certaines images chocs et impossibles à effacer.

Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc : le paroxysme de la philanthropie

À l’abri des structures narratives formelles, une jeune paysanne s’insurge en chantant de l’assiègement d’Orléans par les Anglais, alors que ses membres n’obéissent qu’à une chorégraphie floue dictée par une musique rock à contresens. L’expérience est unique, mais les moyens utilisés par Bruno Dumont pour surprendre sont quant à eux souvent resservis à la même sauce. Adapté de deux textes du poète Charles Péguy, ce film mi-historique mi-musical provoque des réactions qui oscillent constamment entre malaise et étonnement enchanté. Forcément perturbé par cet objet filmique non-identifié, le spectateur part à la rencontre pour la moins décalée de Jeannette, d’abord fillette puis adolescente, au moment charnière où celle qu’on connaît aussi sous le nom de Pucelle d’Orléans déclare entendre des voix qui lui somment de défendre la France et son Dauphin. Portrait volontairement amateur d’une jeune femme qui décida de sauver la France pour échapper à ses démons.

Bobbi Jene : mise à nue des névroses

Elle combat ses névroses par la surexposition, celle du corps à travers l’outil artistique. Le sien, c’est celui de la danse contemporaine. Bobbi Jene Smith a beau être la star de la compagnie israélienne Batsheva, elle n’en est pas moins rongée par les doutes qui font d’elle une artiste complète. À la façon de celle qu’elle suit jusque dans les moindres recoins de sa vie affective, Elvira Lind capte avec pudeur mais sans compromis le parcours de cette danseuse avide d’une constante évolution. Le plaisir dans l’effort, ce message véhiculé par les chorégraphies amples et parfaitement maîtrisées de Bobbi, se traduit par une caméra à l’épaule qui sans décrocher les yeux de son sujet lui donne le temps de prolonger le mouvement et de comprendre une artiste qui en dansant nue reprend le contrôle de son moyen d’expression…le corps.

The Killing of a Sacred Deer : le sacrifice ultime

Ce dernier film représentait avant même sa sortie tout un défi pour celui qui nous avait retourné les tripes avec l’excellent The Lobster, plaçant la barre très haute pour la suite des choses. Pourtant prix du meilleur scénario cette année à Cannes, The Killing of a Sacred Deer hérite de son prédécesseur sa capacité à traumatiser son audience – désormais véritable signature du réalisateur grec – sans pour autant rivaliser avec l’inventivité du prix du Jury 2015. Empreint du mythe d’Iphigénie – quoique Colin Farrell puisse y interpréter une Médée contemporaine – le film s’attarde à cloisonner les émotions des personnages avant qu’une amitié avec le fils d’un patient mort sur sa table laisse planer une odeur de tragédie sur la famille parfaite et bourgeoise du médecin que l’acteur incarne à l’écran. Outre celle d’introduction du film, l’opération à cœur ouvert de la pureté des liens filiaux perturbe, mais s’embourbe dans un thriller psychologique où presque tout repose sur un dénouement inhumain palpable.

Retrouvez ici les lauréats de la 46e édition du Festival du nouveau cinéma.

Ambre Sachet

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