Josée Yvon. La fée des étoiles. La poète des démunis. La guérillera des affamés. Celle qui veut porter la parole des abîmés. Morte des suites du sida en 1994, sa vie et son oeuvre sont devenues indissociables, laissant autant de place à son verbe qu’à son mythe. Depuis quelques années, son fantôme est de toutes les conversations de jeunes créateurs cools, permettant à sa postérité de passer de joyau underground à poète phare de la contre-culture québécoise. On pourrait espérer que ses textes soient enseignés dans nos écoles avant longtemps.

En creusant dans les archives laissées par Josée Yvon elle-même juste avant de mourir, Sophie Cadieux, Danny Boudreault et Maxime Carbonneau se sont penchés sur l’oeuvre de la poète pour la faire revivre sur la scène de Fred Barry. À mi-chemin entre la soirée de poésie, l’analyse littéraire, l’oeuvre biographique et l’hommage, La femme la plus dangereuse du Québec se balade de poèmes en intervention en spéculation pour tenter de cerner l’essence de l’écrivaine. On se retrouve donc dans un appartement du Centre-Sud, décoré de l’immense signature « Josée » en néon et de bouteilles de bière abandonnées (scénographie d’Odile Gamache), où une jeune femme (Ève Pressault) recherche, récite, scrute, cherchant désespérément son salut dans la poésie de l’auteure en compagnie d’une Josée Yvon et d’un Denis Vanier imaginés.

Le spectacle s’amuse à faire résonner ses mots et ceux de son amoureux maudit et s’interroge sur la place qu’occupait la création dans leur vie, sur la façon dont le féminisme définissait l’écriture d’Yvon, sur la toxicité de sa relation amoureuse avec Denis Vanier, sur la jalousie, le désespoir, le réconfort. Quelques envolées ludiques créent des accalmies dans la poésie coup de poing d’Yvon – pensons à la parodie de Bonnie and Clyde de Gainsbourg sur laquelle les dramaturges ont collé une chanson intitulée Denis et Josée, soulignant toute la dimension mythique de ces monuments littéraires. Ou encore, cette épique session de make out sur fond de Honesty de Billy Joel qui allie passion trash et sens du kitsch de façon toute naturelle.

Malheureusement, dans son désir de ne pas confiner la pièce à un contexte défini, le spectacle perd un peu de son emprise sur le public. Même si les interprétations de Nathalie Claude et Philippe Cousineau sont efficaces, on perd du temps à essayer de comprendre le pourquoi du comment. Tantôt nous sommes devant Yvon et Vanier, tantôt devant deux lurons anonymes du Centre-Sud? Deux contemporains des écrivains? Sommes-nous dans la tête de la jeune fille, sommes-nous témoins du work in progress de son travail littéraire? Il est louable d’avoir voulu donner tout l’espace au projet pour qu’il puisse être à l’image de son inspiration, c’est-à-dire libre, révolutionnaire et fou, mais l’absence de structure solide rend la démarche floue et nuit à la réception de l’oeuvre.

Si on connaît toute la valeur et la pertinence de la plume de Josée Yvon, on est en droit de se demander ce que les créateurs derrière La femme la plus dangereuse du Québec ont voulu faire. Même s’il est animé de bon sentiment, c’est un spectacle beaucoup trop propre et poli pour être à l’image de l’oeuvre de Josée Yvon. Le spectacle est certes une belle façon de présenter son univers à qui ne la connaît pas, mais il n’avance pas de pensée originale, ni ne porte plus loin le flambeau de l’auteure.

Rose Normandin

La femme la plus dangereuse du Québec, une production de La Messe Basse, présentée à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier du 10 au 28 octobre 2017.

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