Encore une fois cette année, l’OFFTA propose une programmation éclectique : en plus d’offrir une place importante à la scène contemporaine autochtone, l’édition 2016 du festival est truffée de spectacles hybrides et de performances qui, en tournant autour de la notion de (sur)vivre, soulèvent des questions identitaires, féministes et queer. Le spectacle Feeled s’inscrit tout à fait dans cette orientation.

Un sport du ressenti

Basé à Toronto et à Montréal, WIVES est un collectif féministe qui se sert des pratiques diversifiées de ses membres pour créer des performances s’attaquant aux systèmes d’oppression des institutions culturelles. Dans Feeled, le collectif critique le monde du sport dans une logique de déconstructions et de reconstructions.

L’idée de départ est simple : Julia Thomas, Aisha Shasha John et Emma-Kate Guimond nous présentent le Feeled, un sport du ressenti aux règles inusitées qui visent à annuler la compétitivité, l’hyperperformativité, le pragmatisme et le patriotisme exacerbés des sports traditionnels pour donner à l’émotion la place qui lui revient. Ainsi, après s’être échauffées en répétant des mouvements inutiles et improductifs, les trois performeuses détournent les différentes étapes des rituels sportifs : l’hymne « national », accompagné de projections de portraits de supporters et de sportifs particulièrement émus, ne rend hommage qu’à l’émotion, tandis que les meneuses de claque, munies de sacs du Dollarama, se décrivent elles-mêmes avec sarcasme au lieu de louanger l’équipe qu’elles devraient encourager. Bref, dès le début du spectacle, un ton humoristique est installé.

Personne ne gagne

Dans un travail similaire au collage, le collectif allie danse, jeu, humour, sculpture et projections pour présenter une série de disciplines sportives aussi improbables que divertissantes, toutes inventées pour mettre fin à la domination, à l’obsession de la performance et au nationalisme. Bien que les performeuses semblent s’affronter, ici personne ne gagne : à titre d’exemple, l’anxiety ball, qui consiste à lancer des balles sur une personne en soufflant dans un sifflet, ne semble servir qu’à donner à voir et à entendre l’anxiété, tandis que le manipulation vise à installer une émotion avec un objet. Les performeuses arrivent même à ridiculiser les disciplines sportives connues pour leur grâce  (comme la gymnastique rythmique au ruban ou le patinage artistique) : lors de ces tableaux, les plus réussis du spectacle, on assiste à une routine sur fond de chansons pop/rock dont les paroles privilégient les sentiments, tandis que deux performeuses imitent les commentateurs sportifs; en tenant des propos hilarants tant ils sont anecdotiques et ridicules, elles diminuent la teneur émotive de la performance. Enfin, jamais nous ne connaissons les gagnants ou les perdants, jamais nous ne connaissons les scores. Pas de podium, pas de médaille.

L’émotion à tout prix

Bien que l’émotion soit privilégiée dans ce spectacle, c’est véritablement l’humour qui est placé au-devant et qui fait de Feeled un spectacle intelligent et réussi. Procédé efficace à la mise à distance, l’humour ici devient un outil indispensable à la critique que WIVES fait du monde du sport en inventant des disciplines répétitives, instinctives, inefficaces et non compétitives. Le collectif réussit ainsi à mettre en lumière ce qui manque dans les sports traditionnels, à commencer par le rire et la réjouissance, comme si on avait oublié que le plus important était de s’amuser.

Mais Feeled souligne plus subtilement d’autres manquements du sport. En aidant les accessoiristes à ramasser les objets laissés sur la scène, les performeuses rendent compte de la collaboration. En braquant répétitivement une caméra sur leur visage, elles arrivent à admettre leurs propres failles et à présenter l’acceptation de soi. En ponctuant le spectacle de chansons de Live, de PJ Harvey et de Madonna, elles réussissent à provoquer de la nostalgie, émotion qui d’ailleurs n’est pas étrangère à l’humour. En cassant le rythme du spectacle, particulièrement vers la fin, les performeuses, dans une volonté de favoriser l’émotion à tout prix, arrivent même à nous procurer de l’ennui, sentiment hautement méprisé par les sports, mais aussi par les arts de la scène. Ainsi, en détournant les aspects du monde du sport, WIVES arrive par le fait même, dans un esprit résolument queer, à déconstruire et à renouveler l’idée de spectacle.

Enfin, en obéissant aux paroles de la chanson This Used to Be My Playground de Madonna qui clôt savamment cet excellent spectacle, Feeled transforme l’arène et la scène en un terrain de jeu dans lequel, du rire à l’ennui, toutes les émotions sont privilégiées.

– Nicholas Dawson

Feeled est présenté les 5 et 6 juin au Théâtre La Licorne dans le cadre du OFFTA.