Le terrorisme décrit par Carly Wijs dans la pièce Nous/Eux n’est pas celui qu’on peut lire dans les journaux ni celui qu’on peut voir à la télé, mais bien celui raconté par les enfants, avec toute leur lucidité et leur intelligence. Inspiré de la prise d’otage dans une école primaire de la ville de Beslan en 2004, le spectacle révèle une chose essentielle : les enfants peuvent parler de tout, même des événements les plus tragiques. En tournée internationale depuis 2014, le théâtre bruxellois néerlandophone pour jeune public BRONKS se pose à la Maison Théâtre pour présenter leur proposition jusqu’au 15 avril prochain.

C’est avec leur accent néerlandais que les deux interprètes – Gytha Parmentier et Roman Van Houtven – nous invitent dans leur univers d’enfant : avec la craie, ils font le portrait de l’école dans ses moindres détails. Ils nous parlent ensuite de leur ville : un endroit des plus normaux où les pères travaillent dans les champs de patates et les mères n’ont pas de moustache. Et tout est splendide.

Puis les ballons noirs posés sur scène s’envolent et les enfants nous racontent lorsqu’ils n’ont plus eu le droit de bouger, plus eu le droit d’aller aux toilettes, plus le droit de jouer, plus le droit de boire de l’eau. La chaleur à l’intérieur du gymnase dans lequel ils sont pris en otage est tellement intense que les enfants s’évanouissent et puis meurent, disent-ils avec une simplicité bouleversante. Les enfants ont un avantage sur les adultes : ils ont cette capacité à pouvoir passer d’une émotion à une autre sans transition. Ils parlent d’une chose horrible, mais le jeu ne s’arrête jamais. On ne peut pas arrêter l’enfant de jouer comme on ne peut le faire taire.

La scénographie est brillamment investie : durant la pièce, les enfants préparent avec des cordes une installation qui ressemble à la complexité d’une toile d’araignée. Les cordes montrent d’une part la complexité de la situation : tout est emmêlé et les comédiens doivent circuler à travers les filatures tricotées qui remplissent l’espace. Non seulement ils réussissent à y circuler sans toucher au cordage, mais en plus, ils parviennent à y danser. Où l’adulte voit du désordre, l’enfant voit une opportunité de jeu.

Aussi, le texte est rempli d’humour (n’était-il pas question d’un spectacle sur le terrorisme?) : on se surprend à éclater de rire. Il est brillamment construit puisqu’il arrive à capter l’essence de l’enfance, sa naïveté et montre la capacité à faire face à des tragédies d’une telle ampleur. Comme l’affirme l’auteure et metteure en scène Carly Wijs, « [a]ucun sujet ne devrait être tabou pour les enfants. L’important est d’utiliser les mots justes. Discuter du terrorisme avec les enfants est un défi, mais peut être fait. Et doit l’être (Entrevue pour Nickherbooks, janvier 2017) ».

Le théâtre jeunesse nous offre une raison de plus de parier sur lui et la Maison Théâtre présente de très beaux projets théâtraux, notamment en ouvrant ses portes aux projets internationaux. L’enfant nous surprendra toujours dans sa manière singulière de rendre compte de la réalité, et la pièce Nous/Eux exprime brillamment le fait que nous ne devons pas nous priver de son regard, même quand il est question d’un événement aussi atroce que la prise d’otage à Beslan.

Léa Rouleau

Nous/Eux à la Maison Théâtre, du 11 au 15 avril 2018. Pour toutes les informations, c’est ici.

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