Crédit photo : Alejandro Escamilla

Le roman Libera me de Danielle Dussault vous interpelle? Entretien avec une auteure allumée.

Tout d’abord, merci Danielle d’avoir accepté de t’entretenir avec le webzine Les Méconnus. Avant qu’on plonge plus en profondeur dans ton dernier livre Libera me, publié récemment aux éditions Michel Brûlé, pourrais-tu nous en faire un court résumé?

Libera me est un récit à deux voix qui dominent en alternance. Elles sont celles d’un homme et d’une femme. Franz Jirsa exerce la fonction d’informaticien dans un laboratoire à l’université de Concordia. Sa principale occupation consiste à investir les mondes virtuels en fabriquant une mémoire aux avatars. Un jour, il reçoit les lettres d’une inconnue qui évoquent un amour effacé. Franz Jirsa commence alors à vivre en marge de son travail. Les souvenirs du passé lui reviennent par images intermittentes. Peu à peu, le mystère se dissipe : cette femme et lui se sont déjà connus. Ils sont même intimement liés depuis l’enfance. Chacun remonte ainsi le fil de la mémoire jusqu’aux racines de Vilnius en Lituanie dans une grande maison isolée du monde.

Quelle tension voulais-tu créer en rapprochant la première voix du texte, celle de Franz Jirsa, un technicien en chef des algorithmes informatiques, qui se situe donc plus du côté numérique, et la deuxième voix en italique, soit celle d’une femme lui écrivant des lettres en papier?

Je tenais à créer une densité narrative qui serait révélée par le caractère intime de l’écriture. Il y a quelque chose de fondamental, à mon avis, qui se perd dans les communications virtuelles : cette perte est de l’ordre de la confidence que chacun invoque sans trop savoir comment. Dans le livre, les lettres recréent cette forme de communion privée en leur offrant une place prépondérante. Je souhaitais ainsi mettre en parallèle l’espace virtuel de l’homme et l’intériorité de la femme qui écrit.

Un de tes personnages affirme que sa « seule expérience de l’amour, c’est l’attente » et qu’il existe dans « un espace entre parenthèses ». En quoi cette position d’entre-deux participe-t-elle de ton processus créatif?

Les femmes rêvent bien souvent d’un amour absolu qui n’existe que dans l’imaginaire. Cette tension amoureuse, qui ne connaît pas de résolution, je la mets en scène dans l’écriture. C’est pourquoi plusieurs femmes (et même des hommes) s’y reconnaissent. C’est en fouillant le caractère particulier d’une attente continuellement soutenue que l’acte créatif atteint son apogée.

Il s’agit également d’une écriture très sensuelle, du désir. Pourrais-tu nous en dire davantage sur la manière dont tout cela se déploie dans ton livre?

Je reviens toujours à l’idée primordiale de la tension amoureuse. L’amour, le désir prennent une force insoutenable lorsqu’est retardée la jouissance ou quand est décalée l’obtention même de l’objet du désir. Cela créé toute la sensualité, la force des mots, leur indispensable portée.

Des citations de l’œuvre L’amant de Marguerite Duras sont parfois placées en exergue de tes chapitres. C’est une auteure que tu admires? As-tu en tête d’autres artistes qui ont influencé ton parcours ou qui t’inspirent tout simplement?

Dans ma vie d’écriture, il existe deux monuments : Marguerite Duras et Leonard Cohen. Ce sont des amis. Même morts, ils continuent de m’accompagner chaque jour de ma vie. Ils sont des modèles, des points d’ancrage. Ils me tiennent par la main. Je suis liée de façon intime à la posture qu’ils ont adoptée, chacun à leur manière, avec une admirable intégrité.

On ose croire qu’on pourra encore te lire au cours des prochaines années! As-tu, justement, quelques projets à venir dont tu pourrais nous glisser un mot ?

Je travaille présentement à la rédaction de carnets littéraires qui portent sur la notion d’exil et de survie identitaire en milieu urbain. J’attends toujours de publier un manuscrit intitulé La troisième personne et qui met en scène trois voix de femmes. C’est à travers une longue déambulation au bord d’un fleuve que se construit la trame narrative du récit. Il s’agit en quelque sort d’une longue marche, d’une route intérieure où chacune cherche à quitter une prison d’origine.

***

Extrait du livre Libera me de Danielle Dussault, l’auteure faisant également partie des 20 écrivains en lice pour le prix du récit de Radio-Canada 2017 :

Là, sur ce trottoir, qui se fond avec le bitume de la ville, la digue se rompt, le trop-plein éclate, tout se brise. Il aurait envie de lui faire l’amour en pleine rue ; c’est un désir immense qu’il ne peut plus tenir. Il a envie de la baiser pour qu’elle existe enfin, pour qu’elle revienne, qu’elle cesse d’être l’ombre qu’il chasse et qui le pourchasse. Il est rempli de peur, assailli par un désir trop grand pour lui, défait complètement devant le retour fulgurant de tout ce qu’il a refoulé pendant tant d’années. »

– Propos recueillis par Vanessa Courville 

Libera me, Danielle Dussault, Michel Brulé, 2017.

BABILLARD : Un événement à annoncer? Une formation dans le milieu culturel à faire découvrir? Envie de jammer avec des artistes de feu? Une offre d’emploi? Un autre truc à partager? C’est ici que ça se passe, maintenant, pour partager avec les lecteurs des Méconnus!

À DÉCOUVRIR AUSSI :