Deux cinéphiles avertis (Boris Nonveiller et Maude Levasseur), un film et moult impressions. Il s’agit ici du petit (ou grand) dernier d’André Forcier, un réalisateur qui nous est cher!

Truismes en folie

André Forcier, l’enfant terrible du cinéma québécois, adepte des films à l’humour noir flirtant avec le réalisme magique, sort cette année un film historique sur une famille montréalaise lors de la Deuxième Guerre mondiale? Avec toutes les vedettes possibles du cinéma québécois? La bande-annonce du film, quant à elle, semble présager un film commercial standard tentant de reproduire le succès populaire des Plouffe. Mais, ce qui semble être un revirement de parcours se révèle finalement comme étant un autre palier de la cinématographie éclectique de Forcier.

Si Rémy Girard, Julien Poulin, Benoit Brière et compagnie sont utilisés pour de brèves apparitions de deux minutes et moins dans des rôles génériques, c’est bien parce que les personnages sont ici des idées figées plutôt que des humains de chair. Montrez-nous Julien Poulin hurlant des ordres, Patrick Drolet gêné avec les filles, Roy Dupuis en alcoolique de service, Antoine Bertrand en ouvrier costaud, et on sait exactement à qui on a affaire. Ces traits collés aux acteurs qu’on connait et reconnait dans leurs propres clichés deviennent des caricatures, des images bien trop grosses pour un récit naturaliste, mais parfaites pour le conte surréel que se trouve être le film d’André Forcier.

Ces truismes sont articulés autour d’une fable de pouvoir, de domination, de séduction et de manipulation dans un cadre historique parfaitement choisi pour mettre en valeur ces thèmes. La Deuxième Guerre mondiale, avec son débat sur la conscription, ses idéaux de liberté et de démocratie plaqués sur les jeunes hommes pour les envoyer à une mort certaine, est le contexte rêvé pour mettre en scène une société encore aliénée par la religion, la politique, l’économie ainsi que par leurs propres réflexes de survie.

Pierre est tiraillé entre l’amour incestueux que lui livre sa sœur jumelle Berthe, et l’attirance qu’il éprouve pour la blonde de son meilleur ami. Chacun a un choix à faire, entre soi-même et la collectivité, c’est-à-dire la famille, l’amitié ou la nation. Et chaque choix se trouvera être un pas de plus vers une comédie humaine grotesque où l’individu devient l’instrument de sa propre tragédie. Berthe, la sœur infirme qui exige que tous sacrifient leur vie pour la servir et la consoler, devient l’archétype de ce qui a de pire dans l’être humain. En ce sens, le personnage est insupportable (parfois un peu trop) car catalyseur de la dépendance, de la souffrance humaine dans cette société dont on a besoin, mais qui peut se montrer si destructrice vis-à-vis de l’individu qu’elle tente de contrôler.

Loin d’être un film parfait, Embrasse-moi comme tu m’aimes charme justement par ses dérapages et ses personnages pantins qui offrent, dans leur conditionnement historique, un miroir dérangeant au Québec contemporain.

Boris Nonveiller

Bombe romantique chez les Plouffe

Embrasse-moi comme tu m’aimes, le dernier film d’André Forcier vient de prendre l’affiche dans quelques salles du Québec. Toute l’œuvre de Forcier est depuis le début de sa filmographie acclamée ou détestée, mais, il faut le dire et le redire, c’est une œuvre d’une vie traversée par un style et des thèmes qui font la cohérence du créateur.

Avec Embrasse-moi comme tu m’aimes, tout ce qui nous rappelle Forcier est au rendez-vous : le romantisme à l’excès, le surréalisme, le foisonnement de personnages étranges et cette langue très belle entre le français des grands classiques et le joual dont on parle trop peu qui est un élément fondateur du cinéma de Forcier.

Fidèle à son habitude, le réalisateur travaille ici autour du fantasme du grand amour; tous les amours du film sont grands, tous (ou presque) sont tabous et doivent demeurer fantasmes.

L’action se déroule dans les années quarante, dans un Québec sous la menace de la conscription.  Premier fantasme que celui de la guerre : Marguerite rêve d’être la « marraine de guerre » d’un beau soldat courageux ou voudrait elle-même piloter pour sauver son pays. Pierre Sauvageau aussi voudrait partir à la guerre, mais il est doit rester pour Berthe, sa sœur jumelle handicapée qui compte sur lui pour tout, surtout pour l’amour…

Autre fantasme, central celui-là : l’inceste. Berthe aime son frère et assume son désir d’inceste de manière troublante. Pierre lui résiste, mais fantasme sur une Berthe séductrice et audacieuse qui marche et danse et qui le hante. Jusqu’à la fin du film, la question se pose : qu’est-ce qui sera le plus fort, l’amour pour Marguerite ou le fantasme de Berthe?

Puis, il y a tous les autres fantasmes, tous les autres tabous, nombre de petites histoires de dizaines de personnages. Certains diront que Forcier se perd en route ou s’éparpille, je ne suis pas de celle-là. La force du réalisateur est dans ces histoires parallèles, dans ces détails loufoques qui viennent soutenir l’histoire principale : le frère de Marguerite qui aime le prêtre, la mère des jumeaux qui veut l’amant de sa fille…

Embrasse-moi comme tu m’aimes est aussi un film qui joue avec nos attentes « historiques ». Le Montréal des années 1940 est revisité avec beaucoup d’humour et de clins d’œil. La table familiale chez Marguerite est à peu de chose près celle des Plouffe, l’appartement et l’escalier aussi. Émile Schneider qui incarne le personnage de Pierre Sauvageau a d’ailleurs des airs d’Ovide Plouffe et la passion des jumeaux pour l’opéra ne doit pas être tout à fait un hasard. Le film est un peu le revers des Plouffe, comme si soudainement la famille qui a tant ému le Québec avouait ses tabous et ses fantasmes et criait son romantisme assez fort pour éclater.

À noter : la performance exceptionnelle de Réal Bossé et Marc Hervieux qui chante Take Me Out to the Ballgame, je l’admets sans honte, j’ai pleuré.

Maude Levasseur

Embrasse-moi comme tu m’aimes d’André Forcier prenait l’affiche dans quelques salles du Québec le vendredi 16 septembre.