Ce qui semble être des bruits de lutte et des cris de violence accompagne un écran noir, suivi rapidement du grand plan d’un chat qui observe toute la scène dans une indifférence probablement issue de son incapacité à interpréter ce qui se déroule sous ses yeux. À moins qu’il ne soit vraiment indifférent? La victime ramasse les objets brisés et se lave de son propre sang. Cette première scène coup de poing d’Elle est la seule chose qu’on verra du viol qu’a vécue Michèle Leblanc, ou du moins, au début. Verhoeven semble tenir pour acquis que cette représentation ne suffira pas, ou peut-être même qu’on ne mérite pas de ne pas en voir plus. On verra donc une nouvelle fois cette agression, après en avoir vu le contrecoup, cette fois à travers le souvenir de Michèle.

Le message est clair : on ne comprend souvent pas grand-chose à la violence qui se déroule sous nos yeux. Il faut qu’elle soit crue, exubérante, évidente, pour qu’on la saisisse. Et encore. Michèle est loin d’être une victime, et pourtant, elle l’est. Copropriétaire d’une compagnie de jeux vidéo, elle fait partie du système qui l’accable. Tel personnage féminin n’est pas assez sexy; alors qu’un démon tentaculaire l’agresse, son extase n’est pas assez évidente : montrons à notre public ce qu’il veut voir. Mais Elle n’est pas le récit cliché de l’arroseur arrosé. Michèle, comme bien d’autres, consomme de l’art et y contribue. Aucune des œuvres citées, de Métal Hurlant aux séries policières, n’abandonne une représentation exaltée de la violence et de la sexualité, souvent à sens unique. Le problème n’est bien sûr pas la présence de ces thèmes au cinéma ou dans les jeux vidéo, mais leur commercialisation et, bien sûr, le fait qu’on les voit, la plupart du temps sans les comprendre, sans en saisir les implications.

Une femme bizarre

Michèle est une femme de tête accomplie et fille d’un tueur en série dont les exploits ont fait les manchettes dans les années soixante-dix, deux raisons chacune suffisante pour qu’elle soit la cible d’agressions et de messages troublants. À la fois fort et fragile, le personnage d’Isabelle Huppert peut se montrer d’une remarquable cruauté vis-à-vis de ses proches, et d’une humanité exemplaire. Elle n’est ni une victime ni un bourreau, un peu des deux à la fois, comme nous tous sans doute. Elle est une femme, avec tout ce que ça implique.

À la fin de la projection, deux personnes derrière moi se désolaient qu’Isabelle Huppert ait abandonné des personnages principaux pour incarner « des femmes bizarres ». Les deux sont, devine-t-on, intrinsèquement opposés. Qu’Isabelle Huppert soit pratiquement présente dans tous les plans du film n’y change rien, elle joue une femme bizarre, et pas un protagoniste. La présence d’un tel jugement justement dans le cadre du visionnement d’un film qui problématise ce standard n’est pas seulement ironique, c’est la preuve qu’un film comme Elle est nécessaire.

La dette qu’a Verhoeven vis-à-vis d’Hitchcock n’est un secret pour personne. Or, on sait le rôle que donnait le maître du suspense aux femmes fortes, et on sait également que, ère du temps oblige, tout mystère se devait d’être éclairci. Le criminel capturé, tout revient à la normale, le statu quo est rétabli. Or, dans cet anti-rape and revenge, après la conclusion de l’intrigue, rien n’est résolu, car ce n’est pas la remise en question du statu quo qui est l’origine de la crise, c’est la normalité qui est problématique. Après l’élucidation du crime, la plus grande énigme demeure : la psyché humaine. Reste au spectateur de l’élucider.

Boris Nonveiller

Elle de Paul Verhoeven a été présenté au festival Cinemania le 11 et 12 novembre. Il sera à l’affiche dans plusieurs salles du Québec dès le 18 novembre prochain.