On entre dans Elle nage de Marianne Apostolides comme on se tremperait dans un lac lors de la première baignade de l’été : petit à petit et puis finalement, tout d’un coup. Le texte s’apprivoise comme l’eau un peu froide, mais s’avère décidément très agréable. Apostolides a délaissé le ton autobiographique de Voluptés, son premier roman aussi publié chez La Peuplade, pour emprunter une voix fictionnelle, celle de Kat. Au bord d’une piscine, en Grèce, elle regarde sa fille Melina flirter avec Achille, un jeune grec. Kat tente par le fait même de trouver ce qui a fait chavirer son propre couple. Elle se lance un défi, faire 39 longueurs, une longueur par année de vie, afin de repérer le moment fatidique où tout s’est rompu.

Kat revient à la source de sa rencontre avec son mari pour tenter de se rappeler ce qui les a fait s’unir en premier lieu. L’écriture est souple, fluide, se rythme sur les longueurs de la nage. La ponctuation imite les respirations, force le lecteur à prendre des pauses, à se repositionner, à corriger sa direction, tout comme le fait la nageuse. C’est là un tour de force qu’a réussi à mener Apostolides, tenir le lecteur en haleine, en alerte, dans ce texte parfois haletant, mais limpide puisqu’il suit le courant des pensées de la narratrice, et qu’il s’inscrit parfaitement dans l’exercice que devient le récit. Le lecteur se prend à compter les longueurs, à les voir défiler, à s’interroger sur la nature des mots choisis, sur le sens de ceux-ci.

Elle nage soulève beaucoup de réflexions sur le couple, sur l’amour et sur l’importance que l’on lui accorde dans la vie. Apostolides a mené à bien cette histoire en lui donnant une tournure tout à fait originale. Beaucoup plus qu’un exercice de style, l’équation parfaite entre le fond et la forme fait du récit un incontournable pour quiconque aime être désarçonné par ses lectures.

Extrait:

« Le nuage de doute vient de se dissiper : il y avait une faille dans la méthode – la question était mal définie. Elle ne cernera pas le moment, spécifique, car il n’y a pas de fin/objet, immuable. Les souvenirs qu’elle se rappelle – les scènes, interactions – prennent divers sens, selon l’angle adopté ; le point de vue que constitue son être/moi n’est ni solide ni stable : il change avec le temps, propulsé par le rythme indubitable de l’être. […] Et pourtant, se dit-elle, elle cherche la finitude/ totalité – la séduction de sens – la fin. Elle avance et recule, se cabre en approchant du but. »

Elizabeth Lord

Elle nage, Marianne Apostolides, La Peuplade, 2016.