Chère Anna Akhmatova, ici chaque matin, on ne s’enquiert de rien ni de personne. Ça se passe discrètement, la traversée des mondes, des frontières. Discrètement d’une mort à une autre. Peu importe laquelle d’ailleurs – et vers quel définitif elle mène. »

Lettre, journal, prose et vers s’inscrivent en une forme poétique dans le dernier recueil de Denise Desautels paru aux éditions du Noroît en 2017. La poète, reconnue pour son parcours prolifique, également pour sa dernière œuvre Sans toi, je n’aurais pas regardé si haut (2013) qui avait obtenu le Grand prix Québecor du Festival international de la poésie de Trois-Rivières, fait ici retour avec puissance. Il s’agit d’un livre dense qu’il faut relire plus d’une fois – comme toute grande œuvre – pour admirer son discours réflexif sur l’écriture et cet univers fascinant qui s’ouvre dans l’horizon des poèmes.

Les premières pages commencent avec le mois de février où la voix cherche un élan, rien qu’un seul, pour continuer à avancer dans l’oppression de la nuit et de ses matins qui entraînent un dépeuplement des aimés, puis des autres. Comment générer cet élan, se questionne-t-elle, quand même le croyant n’en trouve plus la force, la mélancolie étant trop prégnante? Il faut peut-être d’abord « descendre. Se rendre à l’étage du gouffre. Y pénétrer – se mouiller comme on dit – puis remonter. Se jucher. Écrire grave. En relief. Plaider au-dessus des tombeaux. » Cet engouffrement dans le risque est l’unique moyen de trouver l’élan nécessaire duquel surgira inévitablement une langue et l’espoir d’un bras d’horizon à travers celle-ci pour l’aider à se tenir en équilibre.

La page blanche, comme il est évoqué dans une citation d’Anise Koltz, implique l’envahissement de la mort ; voilà pourquoi la poète dresse des inventaires à chaque chapitre, pour combattre les cendres ne laissant « aucune syllabe approcher ». C’est en convoquant des absences, grâce à un travail de la mémoire, qu’elle devient plurielle et peut ainsi alterner les pronoms de manière à représenter la colère des femmes, puis résister en tournant autour du mot pourquoi. Elle fabrique un espace pour faire entrer la perte dans le poème, celle d’Hélène Monette notamment, mais ne souhaite pas en faire autant pour les violences de l’actualité qui de toute manière s’infiltrent d’elles-mêmes au moment où la poète s’approche de la langue. Le désir l’invite à combattre et à poursuivre pour ne pas perdre pied ; son interlocutrice pourra la sauver à condition qu’il n’y ait plus d’étoiles pour la guider dans ces nuits de sommeil impossible.

C’est au-dessus de la douleur légèrement qu’elle écrit pour trouver ce bras où s’agripper pendant la déploration des vivants et des morts ; ensuite seulement arrive l’exténuation qui lui permet de délaisser quelque peu ses hantises, non sans que les choses continuent « d’aboyer dans nos paumes » ; les nuits chirurgicales de la mère devant le fils, l’accumulation des odeurs liées aux souvenirs, par exemple. Bien que la fatigue la gagne tranquillement en octobre, celle qui a investi la nuit comme une insomniaque sait qu’il ne s’agit pas d’un lieu où on sort entièrement. Il lui faut créer assez de lumière, en dehors du jour, en documentant et en berçant l’élan issu de l’inquiétude, de manière à ce que les poèmes puissent loger aux côtés des constellations.

Vanessa Courville

D’où surgit parfois un bras d’horizon, Denise Desautels, éditions du Noroît, 2017.

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