En ce mardi soir de novembre, quelques jours seulement après des élections municipales qui  laissent un goût amère dans la bouche de plusieurs Montréalais, il faisait bon se retrouver à la librairie Le port de tête. En cette soirée spéciale, deux auteurs d’essais fort prisés en ce moment ont été réunis pour une discussion attendue. Devant les presque 150 participants virtuels de l’évènement Facebook, la librairie n’a eu d’autre choix que de spécifier « premier arrivé, premier servi ». C’est donc devant un public plus qu’attentif que Gabriel Nadeau-Dubois (Tenir tête, Lux Éditeur, 2013) et Samuel Archibald (Le sel de la terre, Atelier 10, 2013, dont j’ai parlé ici) ont discuté de ce que leurs ouvrages avaient en commun et des grands thèmes qui se dégagent de l’un et de l’autre. La classe moyenne. La désolidarisation de celle-ci. La mauvaise presse que l’on fait aux intellectuels, aux vilains « pelleteux de nuage », au profit d’une survalorisation de la soi-disant lucidité, d’un discours du « gros bon sens » qui n’en est pas réellement un. La surconsommation.

Pas bête du tout d’avoir réuni ces deux hommes issus de deux générations différentes, mais dont l’idée d’écrire leur essai prend racine dans ce même printemps 2012. Pour Nadeau-Dubois, il fallait écrire Tenir tête pour rétablir les faits à propos de la grève, pour que l’Histoire ne retienne pas que ce qui a été dit (et plus souvent qu’autrement de manière erronée) dans les médias. Pour Archibald, la grève étudiante et la crise sociale qui en a émergée lui ont fait constater à quel point la classe moyenne était instrumentalisée par les politiciens et par les médias.

Parce qu’elle vit au-dessus de ses moyens, la classe moyenne a du mal à joindre les deux bouts. L’élite néolibérale (et ceux qui propagent cette pensée à coup de chroniques journalistiques grotesquement alarmantes) veut nous faire croire que la voie vers la plénitude se trouve dans l’allègement fiscal, que c’est en payant moins pour les services publics et lorsque chacun paie sa « juste part » que l’on pourra sortir le Québec de sa mauvaise situation économique. Or, si l’on s’arrête un instant, ça ne fait aucun sens. Nadeau-Dubois nous explique dans son essai que si la classe moyenne se maintient encore, c’est justement grâce à ce qu’il appelle les « conditions institutionnelles d’existence de la classe moyenne » : « Puisque personne n’explique aux travailleurs que si leur niveau de vie se maintient c’est grâce aux impôts et aux services publics, ceux-ci calculent qu’ils s’enrichiront individuellement par des baisses d’impôts. » C’est de cette pensée magique de la diminution d’impôt salvatrice que découle des initiatives comme « Écœuré de payer » dont fait mention Archibald dans son ouvrage et une désolidarisation absolument désastreuse des citoyens. « À partir du moment où, pour contrecarrer l’érosion de son pouvoir d’achat, elle est prête à acheter à ses enfants des bébelles fabriquées ailleurs par d’autres enfants, la classe moyenne s’en va chez le diable de toute façon. » écrit Archibald.

Cette discussion, et la lecture des essais sur lesquels elle portait, m’ont laissée songeuse. Et inquiète. Si ceux-ci portent en leur sein une forme d’espoir de voir surgir à nouveau une mobilisation collective à la suite des événements du printemps 2012, ils contiennent aussi maints arguments qui confirment une tendance lourde vers un abandon de la lutte. Une des grandes questions soulevées dans cette discussion était : « Comment mobiliser la classe moyenne? » Comment lui parler? Comment faire comprendre à des individus qui conçoivent leur « pouvoir d’achat comme seul indicateur de leur qualité de vie » l’importance, voire l’urgence d’agir, soulignait Archibald?

Certaines pistes de solutions ont été proposées lors de cette discussion. Pour Archibald, il faut développer de nouveaux modes de vie qui ne nécessiteraient plus de consommer à outrance. Pour Nadeau-Dubois, il faut repenser les structures qui sont censées mobiliser les gens, puisque, on le voit, les partis politiques et les syndicats n’arrivent plus à le faire adéquatement. De part et d’autre, on s’entend pour dire qu’il faut, d’une manière ou d’une autre, impérativement réapprendre à « tenir tête ».

« En bon intello de gauche, je rêve encore souvent que la classe moyenne se refasse une vraie colère de classe ouvrière » écrit Archibald. Et moi, je rêve au jour où mon beau-père, un de ceux qui se disent « écœurés de payer », me fera un compte-rendu détaillé de ces deux essais…

– Joakim Lemieux

Gabriel Nadeau-Dubois, Tenir tête, Lux Éditeur, 2013

Samuel Archibald, Le sel de la terre, Atelier 10, 2013