Parce que comparer les points de vue et confronter les idées, c’est notre dada au webzine Les Méconnus (et on aime ça se gâter) : deux journalistes chevronnées ont lu Delete de Daphné B. Juré craché, Marise Belletête et Elizabeth Lord ne se sont pas lues mutuellement avant publication. Alors, accord total ou visions totalement différentes? Place aux critiques (en ordre alphabétique, excusez-nous pardon)!

Le point de vue de Marise Belletête

Delete de Daphé B. est sans doute l’une des lectures qui m’a le plus percutée cet automne. Après avoir reposé le livre, une impression qui persiste : celle de se retrouver seule et engourdie, comme prise dans une boule à neige, entourée par la « beauté de ce qui tombe ». Ce n’est pas juste novembre qui nous rentre dedans, c’est aussi cette écriture qui tourne autour du désir de tout effacer, mais qui résiste à « suivre la trajectoire des choses qui partent ». Qui choisit l’option save au lieu de delete. Qui se dit malgré tout, dans une forme éclatée. Même quand les mots comme amour « utilisés à tort et à travers par des gens abîmés ne veulent plus rien dire. »

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Après son recueil de poésie Bluetiful paru à l’Écrou en 2015, l’auteure emprunte une prose à la fois douce et acérée pour évoquer son combat quotidien contre la mélancolie, qui l’entraîne inlassablement à revenir en arrière, à se répéter d’anciennes histoires : des messages qui dorment dans sa boîte courriel, jusqu’aux notes de bas de page du mémoire de sa mère, en passant par ses souvenirs de voyages, de Cheyenne à Taipei.

Elle raconte aussi le désespoir, le sentiment oppressant de vide existentiel, qu’elle cherche à vaincre au jour le jour :

En me pliant en boule dans mon lit, j’ai réussi à me créer un semblant de plein. Tous les petits mouvements du quotidien m’ont aidée à reprendre pied. Souvent je me parlais à voix haute pour essayer de me convaincre. Je disais tout ce que j’allais faire dans la journée par ordre d’apparition : me lever, faire la vaisselle, lire un article, arroser la plante, faire caca. Ça me donnait une structure, une tendresse. »

C’est parfois tout simple, mais saisissant.

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Donc, être en novembre, ne pas vouloir sortir du lit pour replonger dans Delete, dans le récit de cette narratrice qui cherche à patcher les trous, à se donner une chance, à se réécrire.

Relire ces phrases, presque carnavalesques, à la fois bijoux et graffitis du quotidien :

J’ai encore assez d’argent pour payer mon loyer, pour tourner la molette de mon calorifère. J’écris ma vie à côté d’une fenêtre, je la transforme en diamant à multiples facettes, en quelque chose que les autres se mettront autour du cou. Ils pourront citer la phrase intelligente que j’ai dite l’autre soir au bar, l’écrire sur le mur des toilettes. »

Dans le froid qui s’installe, goûter à cette écriture qui part des failles, qui travaille les cicatrices pour en faire « quelque chose de joli ».

Quelque chose qui reste, qui brille.

Comme chantait Cohen : « There is a crack in everything. That’s how the light gets in. »

Le point d’Elizabeth Lord

Avant Daphné B., il y a eu Daphné Cheyenne et Daphné Blue ; trois déclinaisons, trois âges d’une même poète. Si Cheyenne et Blue étaient toutes deux pertinentes mais encore juvéniles, Daphné B. atteint l’âge adulte avec Delete, son premier recueil de prose poétique à l’Oie de Cravan. Si Daphné B. était toujours à la poursuite de son identité dans ses publications précédentes (SNIF, Bluetiful), on sent qu’elle a fixé quelque chose et qu’on veut en lire plus.

Delete, c’est le retour au point zéro, le retour sur son passé. C’est Daphné B. qui se questionne, et qui trouve vers qui diriger cette poésie tendre et assumée : tantôt son ami suicidé, tantôt sa mère, tantôt tout ceux qu’elle a aimé, beaucoup vers elle-même, l’écrivaine qu’elle est. On sent le chemin parcouru pour arriver à ces textes, qu’ils ont tournés et retournés dans l’esprit de la jeune femme jusqu’à pleine maturité, et qu’elle se devait de les écrire.

Entre Montréal et Taipei, les kilomètres ne sont rien pour les souvenirs : « Toujours, je reviens en arrière.» Les jours à Taipei sont teintés par son expérience d’une année d’enseignement là-bas, et par la fuite du cœur qui aime. Les rêves de grandeur artistique de sa mère, parfois étouffants, errent parmi les pages, comme une force noire qui pourrait contaminer la lucidité de l’écrivaine. C’est contre ça qu’elle écrit, contre les rêves des autres, les aspirations des autres. Pour ses rêves à elle. Pour se définir, elle, parmi toutes les identités qu’elle a pu revêtir par le passé.

Si on peut résumer la force de ce livre, ce serait par ces deux phrases : « Je ne veux pas voir l’abysse qui s’ouvre. J’écris contre ça. » Et c’est réussi.

Le suicide ne se déploie pas dans l’immédiat. Je l’éprouve au détour d’une rue, quelque fois des jours et des semaines plus tard. Il me survole comme un vautour et vient picosser le muscle de mon épaule. Un lundi où je fais la vaisselle, un lundi où rien ne va.»

Elizabeth Lord

Delete, Daphné B., L’Oie de Cravan, 2017.

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