Crédit photo : Eva-Maude TC

Parce que comparer les points de vue et confronter les idées, c’est notre dada au webzine Les Méconnus (et on aime ça se gâter) : deux journalistes chevronnées se sont rendues à l’Espace Libre pour voir  Dans le champ amoureux de Catherine Chabot. Juré craché, Rose Normandin et Mélissa Pelletier ne se sont pas lues mutuellement avant publication. Alors, accord total ou visions totalement différentes? Place aux critiques (en ordre alphabétique, excusez-nous pardon)!

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Rose Normandin : Se perdre dans la rhétorique

C’est avec joie qu’on retrouve Catherine Chabot (une des têtes derrière Table rase) dans un projet dont elle signe seule le texte. Avec Dans le champ amoureux, elle nous présente la dernière soirée d’un couple qui peine à se définir, perdu qu’il est entre ce qu’il aurait voulu être et ce que les années ont fait de lui.

Comme dans Table rase, la scène se trouve au centre du plateau, au milieu des gradins. Une chambre, constituée d’un lit, d’une chaise et de livres dans laquelle aura lieu peut-être la dernière joute du couple (Catherine Chabot et Francis-William Rhéaume). Comme dans Table rase, on retrouve la volonté d’explorer le choc de la confrontation entre la vie rêvée et le réel, mais ici la dissection est plus précise, plus détaillée, presque sadique. Où place-t-on les balises du couple moderne? Est-il possible de conserver son intégrité émotive et identitaire malgré la pression et les attentes de l’autre? De soi? L’infidélité est-elle inévitable?

Ce qui fait la marque de Chabot est la finesse avec laquelle elle oscille entre le réalisme – afin dresser un portrait juste de l’intimité des protagonistes – et l’analyse intellectuelle – mettant de l’avant le jeu manipulateur auquel se prêtent les personnages. À leur instar, on passe de la torture émotive au déconnage, au déchirement, au sexe, à la trahison dans la même heure. On passe des références à Barthes aux citations d’Éric Lapointe. Les personnages se dissimulent derrière des concepts philosophiques ou des dédales de rhétorique, mettant en place, au fil de leur conversation, un échec amoureux certain, incapable de retrouver l’essence de ce qu’ils avaient d’abord aimé.

Si on s’amuse comme dans un Woody Allen avec le babil incessant des personnages, il devient difficile d’oublier le texte écrit et de croire en l’émotion. Devant ces protagonistes cernant aussi précisément leurs pensées sans jamais sembler y réfléchir, l’hyperréalisme pourtant si soigneusement installé perd de sa crédibilité. Ainsi lorsque vient le temps des surnoms amoureux ou des chatouilles candides, le ton devient forcé.

La mise en scène de Frédéric Blanchette célèbre le texte de Chabot, mais devient un brin paresseuse vers le dernier tiers de la pièce. L’oeil aiguisé de l’auteure réussit à voir dans le quotidien de l’intimité le symptôme de nos comportements sociaux et nos dichotomies politiques, mais malheureusement l’oeuvre ne réussit jamais à sortir de la chambre à coucher, rendant l’expérience un peu frustrante. Il reste qu’une pièce de théâtre de Catherine Chabot remet en question les idées établies de façon rafraîchissante. On a hâte de voir ce à quoi elle s’attaquera la prochaine fois.

Dans le champ amoureux :: Bande-annonce 1 de 2 : Roland Barthes from Espace Libre on Vimeo.

Mélissa Pelletier : Rupture sous autopsie

Ce serait mentir de dire que je n’attendais pas avec impatience d’assister à la première du petit nouveau de Catherine Chabot, Dans le champ amoureux. C’est que la dramaturge avait frappé fort avec Table Rase, texte collaboratif sur l’amitié. Aujourd’hui, c’est l’univers amoureux qu’elle met sous la loupe, en solo s’il vous plaît.

Dès les premières minutes, ça se sent. C’est lourd, c’est inévitable. Ça ne va plus entre eux. Eux, c’est elle (excellente Catherine Chabot) et lui (convaincant Francis-William Rhéaume), des amoureux qu’on devine de longue date. À l’aube de la trentaine, leur couple s’étiole, s’écorche plus qu’il ne s’épanouit. Pas de niaisage ou de gants blancs avec Chabot, on entre vite dans le vif du sujet. Pourquoi veut-il aller prendre une bière avec Sophie Poirier, cette jeune fille de 20 ans « aux babines de Kim Kardashian »? Pourquoi revoir cette fille qui l’a poussé à l’infidélité?

Toute la pièce mise en scène par Frédéric Blanchette s’articule autour de cette tension qui prend des proportions gigantesques et irréversibles. « Reste! Reste! Ne pars pas. » Pour le retenir, elle crie, elle hurle, elle danse, elle se déshabille, elle se donne. Pour partir, il rit, il invente, il raisonne, il intellectualise. Comme dans un combat de coqs qui n’en finit plus d’être douloureux, les « amoureux » épluchent leur relation, découvrant au passage qu’elle est peut-être beaucoup plus pourrie que prévue. Leurs conflits prennent des dimensions philosophiques et sociales, mettant à mal leur vision du monde au passage.

Dans une scénographie plutôt simple qui rappelle Table rase, toute l’action est centralisée autour d’un lit, dans une chambre jonchée de livres, devant le public assis des deux côtés de la scène. Une pièce dans laquelle on imagine bien vivre un doctorant en philosophie qui apprécie autant la masturbation intellectuelle que l’idée de défoncer les limites que sa copine auteure lui impose, selon lui. Sur quoi se base le couple? Qu’est-ce que la fidélité? Quand l’attirance pour l’autre devient-elle tromperie?

Si le texte est impressionnant par ses moments de justesse, il va aussi creuser dans ce tournant malsain que peuvent prendre les relations amoureuses. C’est que les tirades – de l’homme surtout – peuvent susciter le découragement par leur mauvaise foi. À force de logique douteuse et de rhétorique qui ne tient pas la route, c’est à se demander si la note n’a pas été un brin trop poussée. L’amoureux peut-il vraiment être aussi unidimensionnel et par le fait-même, manquer à ce point de profondeur?

C’est vers la femme qu’on doit se tourner si on veut découvrir un personnage plus riche et plus habité. Une femme qui se cherche, une auteure qui tangue entre l’intellectualisation des sentiments et le quétaine. Une femme dont l’ex, cher Nick comique (solide Fayolle Junior Jean), souligne à gros traits les efforts que fait la protagoniste pour devenir ce qu’elle croit devoir être. « T’as changé. » 

Fenêtre sur les relations complexes de notre époque, Dans le champ amoureux est une réussite par sa capacité à montrer l’intimité sous une lumière crue. Pas de flafla ici. La pièce a des airs de claque en pleine face, et ça a certainement son charme.

Rose Normandin et Mélissa Pelletier

Dans le champ amoureux, du 7 au 25 novembre 2017. Pour toutes les informations, c’est ici.

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