Si l’arbre par exemple
pouvait avoir deux vies
une vie d’arbre et une vie d’oiseau
un lieu où il entre
et un autre d’où il sort
mais un seul arbre
occupant tout l’espace
il est des lieux où l’on n’entre jamais
mais dont on sort nu
comme si l’arbre avait perdu
l’oiseau qu’il devait être.

Auberivière est un endroit où les paysages en bordure ne sont qu’évanouissement, un joli nom pour un faire-part, certes, mais un large détour où la perte menace sans cesse. Il n’y aura donc pas de tombeau pour les lieux, comme l’indique le titre du dernier recueil de Judy Quinn paru aux éditions du Noroît, du moins, pas pour celui-là, aucune célébration, ni édification de monument. Un grand trou seulement qui ne fait que gagner en profondeur, plus près de la tombe que d’autres choses, mais qui porte toutefois les souvenirs de l’enfance ; la mère et la fille injoignables, les histoires inventées du père. Bientôt, il ne pourra plus contenir tout ce néant, presque saturé.

Malgré le vide, l’ensemble résidentiel continue d’exister, comme une survivance, et offre du langage au sujet poétique pour nommer les choses – les arbres étant incapables de voir une forme de beauté dans ce lieu habité par des femmes qui jouent dans la cendre avec un bâton et des enfants qui risquent toujours de se blesser. Il reste représentable par le biais des mots qui se chargent de dessiner les contours de cette nature morte hantée par le fantôme de ce qu’elle aura pu devenir. Mais la végétation, à l’exception des cèdres, ne s’épanouit pas dans l’ombre du territoire luttant contre les lumières artificielles, celles des lampes, celles du Ultramar. La clarté naturelle s’est depuis longtemps retirée de ses fonctions : la lune refuse de servir encore, peut-on lire, les étoiles ne sont pas libres et le ciel, regardé sous cet angle précis, est différent, voire inhabituel.

Il y a également des arbres décoratifs, des couronnes de plastique, des retailles et des poupées, que la tourbe nouvellement emménagée ne réussit pas à supplanter. Les chiens aboient, visiblement, ils n’ont pas le bon maître puisque « tout ce qu’on s’approprie nous dépossède. » Les habitants ne croient pas aux longues explications, qu’aux paroles du deuxième évêque de Québec, Auberivière baptisée en son nom, ainsi qu’aux phrases de la messe qui ponctuent le recueil de poésie. Les œuvres graciles d’Anna Quinn, placées avec le prologue et l’épilogue de ce dernier, montrent une cartographie de ce lieu particulier, diffus, une vue du ciel que l’artiste peut se réapproprier, puis une image finale pour cet oiseau impossible.

Judy Quinn nous fait visiter un espace qui nous presse parfois le souffle, les entrées et les sorties, écrit-elle, étant bouchées par les disparus. Non seulement elle le fait brillamment, avec des poèmes qui restent au-delà de la lecture, vers lesquels on souhaite retourner, mais elle nous montre ce qui est en marge des centres généralement commémorés en littérature, auxquels on souhaite justement construire des tombeaux pour prolonger la mémoire. Pas de tombeau pour les lieux ici, invariablement, mais les choses désignées de la sorte forment des caveaux dans lesquels les gens, les bêtes, et les éclaircies achoppées, poursuivent leur descente.

Vanessa Courville

Pas de tombeau pour les lieux, Judy Quinn, Éditions du Noroît, 2017.

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