Crédit photos : Courtoisie TVA Films

La filmographie du grand David Lynch renferme bien des mystères, mais le plus grand d’entre eux reste sans aucun doute celui du soporifique documentaire sur la vie de peintre de ce cinéaste, photographe et musicien, rien de moins: David Lynch : The Art Life.

Après vingt-cinq entrevues étalées sur trois ans au cours desquelles Lynch s’attelle à l’écriture de la troisième saison du succès Twin Peaks (2017), le trio Jon Nguyen, Olivia Neergaard-Holm et Rick Barnes livrent un documentaire qui sort des sentiers battus, mais extrêmement difficile à suivre par la lenteur de son rythme.

Cette fois c’est David Lynch lui-même qui occupe le poste de voix off. Une photographie superbe met l’accent sur ses mains d’artisan-peintre, mégot constamment en bouche, crinière blanche en arrière, accompagné d’une mélasse de matières que l’artiste triture, malaxe, et modèle à n’en plus finir. Seul et méditatif dans l’étendue lumineuse de son home-studio de Hollywood Hills, Lynch raconte Lynch.

Le cinéma : un tableau en mouvement

Aisling Walsh nous le disait récemment avec son film Maudie (2017), mais la manière de faire de David Lynch nous le confirme : le cinéma est un prolongement de la peinture. Le cinéma est, comme Lynch aime à le dire, un tableau en mouvement. L’histoire de ce film, c’est finalement l’histoire d’un tableau ou d’une oeuvre plastique qui n’est jamais la même. Pour Lynch, un tableau a ses propres personnages, ses propres dialogues, ses propres angoisses, et de cette passion antérieure au métier de réalisateur provient ce besoin intime de raconter des histoires.

Confrontées à des images de reconstitution et d’autres – inédites – d’archives en noir et blanc, celles-ci sont désormais tournées vers la vie de l’artiste, son enfance heureuse dans le Montana, son mariage et sa relation de haine créatrice avec Philadelphie, en passant par des rapports complexes avec ses parents, qui l’ont toujours laissé vivre sa vie sans pour autant lui cacher leur déception face à la voie qu’il avait choisi.

En visite à Philadelphie, son père lui dit qu’il ne devrait jamais avoir d’enfant au moment même où sa première femme Peggy Reavey est enceinte. Une angoisse face à l’enfantement et cette obsession pour la putréfaction dévoilée au détour d’un sous-sol dans lequel traînent des fruits et des oiseaux morts. Ces caractéristiques du cinéma lynchien nous amènent à l’enfant-monstre d’Eraserhead (1977), la présence effrayante des volailles qu’on retrouve avec Blue Velvet (1986). L’envoûtement pour l’intérieur des choses et la chair se dessine par sa révélation de spasmes de l’intestin qu’il a développé pendant ses jeunes années, associée à de nombreux plans en insert sur les mains de l’artiste à l’oeuvre étalant différentes textures toutes aussi répugnantes les unes que les autres.

La naissance du court-métrage The Alphabet (1968) – mêlant animation et prises de vues réelles – résume la candeur et la maturité brutale du cinéaste, pour qui ce deuxième film sur l’apprentissage et le langage reprend ce paradoxe pictural de ses toiles – abondamment exposées ici – dont certaines pourraient être confondues avec des dessins d’enfants. Pourtant le mystère Lynch demeure, et la seule dissection qui manque est celle de l’artiste lui-même.

Monologue et mal -forme – mation

Comme le prouve cette genèse du cinéaste baroque des années 80 par excellence, ce sont davantage des événements de type électrons libres qui ont influencé le cinéma sombre et expérimental de David Lynch, tels que cette voisine nue sur le trottoir ou cette apparition féminine marchant comme un poulet. De la violence verbale à la nudité expérimentées dans la rue, Lynch récolte pour créer un univers esthétique pictural et cinématographique décalé. On se rappelle du poulet gisant à découper et de la déformation humaine face au monde industriel d’Eraserhead ou du personnage souvent nu et maltraité de la jeune Dorothy Vallens dans Blue Velvet. Privilégiant le plan fixe et une reconstitution bien trop sage, le documentaire peine à capturer cette malformation onirique propre à l’univers lynchien.

C’est l’envers du décor que le trio de réalisateurs favorise en ajoutant aux séances de travail dans le studio des scènes où Lynch est aperçu face au micro lors de l’enregistrement de la voix off. Qu’elle dégoûte ou qu’elle impressionne, la filmographie de Lynch tend à la fascination pour ce cinéaste difforme à l’image des personnages qu’il dépeint. C’est là où David Lynch : The Art Life prodigue déception et frustration par ses longueurs et ses plans fixes trop souvent injustifiés. Preuve en est qu’il ne suffit pas de choisir un sujet passionnant pour en extraire une documentation à même d’égaler ce sur quoi se pose l’objectif.

L’aspect macabre et cadavérique des toiles contraste avec les rayons du soleil qui viennent se poser sur les mains de l’artiste. Une dose parfaite de luminosité rappelle la pleine conscience de Lynch face à ses oeuvres surréalistes. On comprend progressivement l’apaisement qui se lit sur le visage de l’octogénaire, une sérénité qu’il retrouve avec la peinture et qui explique pourquoi il a pris ses distances avec l’univers hollywoodien et ses restrictions. Dommage qu’il ne parle qu’avec lui-même. Retour aux sources et à sa passion première et libératrice, il semblerait que ce documentaire soit davantage un cadeau que Lynch se fait à lui-même en renouant avec l’aspect purgatoire de l’activité artistique qu’il avait repris après Mulholland Drive (2001), la peinture face à ses démons.

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Il est à tout à l’honneur des réalisateurs de vouloir montrer le maître passé dans l’art du subconscient sous un jour nouveau, mais à force de trop vouloir remodeler le genre documentaire à l’image de l’artiste face à ses cobayes artistiques, le trio ne fait que s’embourber dans une retranscription plastique d’un processus linéaire.

Même si tout tend vers l’avènement de son cinéma en 1977 avec la construction de sa plus belle expérience de cinéma Eraserhead grâce à son admission au Center for Advanced Film Studies de Los Angeles, Lynch se plaît à semer le doute quant à ce qui a réellement influencé sa vision de cinéaste. Il n’est en ce sens certainement pas anodin de réaliser que Lynch lui-même a fourni la plupart des fragments utilisés afin de réaliser le documentaire – troisième d’une trilogie sur le cinéaste – dont il a même choisi le nom.

D’où la légitimité de la question suivante : à quel point Lynch a-t-il eu un contrôle sur le produit fini de cette biographie à demi différée? Le regard qu’il a posé sur celle-ci aura très certainement été celui d’un escamoteur des frontières entre rêves et réalité. À quelques reprises, le monstre du cinéma américain fixe furtivement l’objectif avant de retourner à ses toiles, comme pour nous signifier que ne sera révélé que ce qu’il aura décidé de dévoiler.

Ambre Sachet

David Lynch : The Art Life, un film de Jon Nguyen, Olivia Neergaard-Holm et Rick Barnes, en salles le 21 avril 2017.

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