Crédit photo : Jean-François Hétu

S’il vous plaît, dans le vacarme de la nuit, n’avez-vous rien dit que vous désiriez de moi, et que je n’aurais pas entendu? »

Une ruelle, la nuit, deux hommes se croisent. Peut-être par hasard, peut-être pas. L’un d’eux se présente comme un dealer, un marchand, plaçant obligatoirement l’autre dans le rôle du client. Mais l’objet de la transaction reste à définir. Et puis, les deux hommes ne sont pas tout à fait d’accord sur ce qui doit se passer ensuite.

On pourrait voir Dans la solitude des champs de coton comme la dissection du micro-moment précédant l’altercation ; la discussion avant la bagarre, l’analyse avant la prise de décision. D’ailleurs, Brigitte Haentjens commence le spectacle avec un corps-à-corps brutal, installant immédiatement un climat d’urgence animale. Frappant d’abord par sa forme, un dialogue faisant office de duel, la pièce de Bernard-Marie Koltès nous propose une confrontation où les personnages, à coups de pièges intellectuels ou d’envolées philosophiques, essaient de changer le rapport de domination. C’est un texte sur notre perception d’autrui, sur le besoin de se définir en fonction des rôles qui nous sont attribués, sur notre soif, toute humaine soit-elle, de violence et d’hégémonie.

Dans la solitude des champs de coton (8/8) from Sibyllines on Vimeo.

La mise en scène de Brigitte Haentjens garde assez d’espace entre les lignes pour que chaque spectateur y puise sa propre résonnance, mais ses décisions sont précises et efficaces. Ainsi, la scénographie d’Anick La Bissonnière propose un carré de gravier clôturé dans lequel deux gradins se font face. Au centre, une allée, où se jouera le dialogue. Pour y entrer, le public, à la manière des protagonistes du spectacle, devront avancer dans les corridors obscurs de l’Usine C accompagné de la conception sonore sombre de Bernard Falaise. Sous la superbe lumière discrète, mais percutante d’Alexandre Pilon-Guay, le texte prendra forme grâce aux talents d’Hugues Frenette et de Sébastien Ricard.

Car si ce texte est une chose, c’est une formidable opportunité pour ses interprètes de dévoiler leur virtuosité. Les mots de Koltès troublent, choquent, éblouissent et il faut savoir jouer de finesse pour ne pas les laisser étourdir, pour ne pas donner au spectateur l’impression qu’il se fait prendre d’assaut par un babil prétentieux. Frenette et Ricard réussissent le pari haut la main, mais Frenette surpasse les attentes. Il fait dans la dentelle, il donne l’impression d’avoir fait un travail de table scrupuleux où chaque mot a été minutieusement analysé, où le sous-texte de chaque phrase à été décortiqué, nous offrant une performance fluide. Le regarder jouer, c’est le regarder vivre. De l’autre côté, Sébastien Ricard est égal à lui-même en ce qu’il offre d’intensité et d’énergie brute, mais devant Frenette, on ne peut s’empêcher de voir un petit quelque chose de figé. L’évolution de la tension est moins claire chez lui et le registre d’émotion moins large. Peut-être faut-il croire que le personnage du client est moins payant que celui du dealer? Ricard, bien efficacement, fait du Ricard, et ceux qui l’ont vu dans d’autres productions de Haentjens ne seront pas surpris par sa proposition de jeu qui reste, somme toute, adéquate.

Rose Normandin

Dans la solitude des champs de coton, une coproduction de Sibyllines et du Théâtre français du CNA, est présentée à l’Usine C jusqu’au 10 février 2018. Pour toutes les informations, c’est ici.

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