Railleries acerbes, critiques en demi-teintes de notre société de consommation et d’ignorance, relecture intelligente et doucement moqueuse des classiques littéraires et folies imaginaires sont au rendez-vous dans En cuisine avec Kafka de Tom Gauld.

Ce petit chef d’œuvre de la bande-dessinée britannique récemment traduit par Éric Fontaine est une compilation de planches publiées à l’origine en anglais dans le quotidien The Guardian. L’auteur, qui publie également dans le New York Times et New Scientist, nous avait entre autre offert You’re All Just Jealous of My Jetpack (Drawn and Quaterly, 2013), autre bijou du genre.

Avec humour et tendresse, Gauld se lance avec En cuisine avec Kafka dans une fine observation de notre rapport à la littérature, à tous ces auteurs qu’on encense ou qu’on oublie, à ces livres jamais lus qui peuplent nos bibliothèques, et à la technologie qui fait semblant de renverser notre rapport à la culture. Avec ce nouvel opus, Gauld pousse le lecteur face à ses faiblesses culturelles et ses raccourcis littéraires de manière ludique et amicale. Non seulement le propos est génial, mais il est subtilement servi par le format choisi par le bédéiste.

En effet, tant la découpe en courtes planches autonomes, punchées, rapides à lire et délicieuses à regarder, que les personnages récurrents tournant en dérision l’actualité au travers de mille références littéraires, permettent à l’auteur de trouver le parfait ton grinçant. Robots et animaux côtoient scientifiques, éditeurs, libraires et auteurs célèbres pour le plus grand plaisir du lecteur qui découvrira ainsi les premières apparitions du téléphone portable en littérature de Macbeth à Dracula, la librairie des snobs avec sa section « largement surestimées » et ses « prétendus classiques », la simulation du livre d’occasion sur une liseuse, des versions de La Tempête en 4 niveaux de difficulté, le féminisme du dernier James Bond, des chapitres oubliés de Jane Austen, et j’en passe!

Les dessins, simples, hyper minimalistes et aux couleurs stables, permettent à l’auteur, sous couvert d’absurdités et de drôleries, avec justesse et intelligence, de repenser les classiques anglais à l’aune du 21e siècle, de ses multiples technologies et de ses gentilles incohérences. Gros coup de cœur pour le format métabande, c’est-à-dire la présence de personnages conscients d’être au cœur d’un livre, qui amène un recul tout particulier aux planches. Le tout est décalé, burlesque, désopilant et absolument pertinent.

J’ajouterai que la traduction fait honneur à l’original : suivez Tom Gauld sur son blogue ou sa page Facebook pour le constater !

Annick Lavogiez

En cuisine avec Kafka, Tom Gauld, Alto, 160 pages, 2017.

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