Que se passe-t-il quand un célèbre auteur de romans policiers décide d’écrire sous pseudonyme des polars trash, misogynes et largement inspirés de sa propre vie, évidemment revisitée dans une perspective complètement noire? Un romancier peut-il se faire posséder par le personnage qu’il se construit au point d’en devenir fou ou est-ce simplement une excuse pour laisser libre cours à un comportement déjà violent et criminel? Fiction démesurée et réalité platonique peuvent-ils cohabiter dans un espace familial de banlieue hétéronormatif et largement banal?
Ces questions pourraient bien résumer l’intrigue du dernier roman de Joyce Carol Oates, Valet de Pique.

Andrew J.Rush, un romancier à succès qui s’ennuie dans une vie trop parfaite à écrire des romans qui respectent trop le genre, entouré de sa petite famille parfaite, décide de s’inventer un alter ego d’écriture. Jusque là, rien de bien déluré. Mais un jour, une vieille dame apparemment folle l’accuse de plagiat. Pendant ce temps, sa fille bien aimée et bien pensante découvre les romans de l’alter ego et reconnaît des facettes de sa propre histoire. Là-dessus, Andrew soupçonne sa pauvre femme d’infidélité. Toutes ces mésaventures perturbent notre vieil auteur qui va perdre les pédales, confondant réalité et fantasmes destructeurs.

Alors que cette trame narrative plutôt efficace paraît promettre un bon polar, c’est une petite déception qui s’en suit. Le choix des sujets (dédoublement de la personnalité, paranoïa de la figure de l’auteur, réflexion sur le plagiat) annonçait bien, mais le traitement est peu original. On s’attend dès les premières lignes à ce que le narrateur se fasse prendre et/ou perde toute notion de qui est qui.

C’est bien écrit, certes, et le rythme est efficace, mais pour que le lecteur comprenne tout de suite la dualité du personnage principal, Oates a choisi de présenter la voix d’un homme sans grand intérêt, misogyne, vantard et sans profondeur, qui n’attire jamais la sympathie du lecteur (tout comme les autres personnages), et sa façon de présenter le monde, finit par devenir ennuyeuse, voire agaçante (ce qui, si c’est le but recherché, ne rend pas la lecture plus agréable ni intéressante). Une petite déception que ce roman qui promettait pourtant la lune, de part la notoriété de son auteure, son résumé bien ficelé et ses multiples critiques élogieuses (notamment ici).

Les snobs intello-littéraires qui raillent les contraintes de notre genre – y compris ma chère Julia, que j’adore – auraient bien du mal à écrire eux-mêmes un roman à succès : c’est-à-dire dans lequel le mal est traqué jusqu’à ce qu’il en soit venu à bout; et dont la fin est claire et sans ambiguïté.

Les romans du Valet de pique se terminaient de façon plus cruelle, parce que plus primitifs. Le mal y était trop débordant pour que tout pût être proprement nettoyé et, généralement, tout le monde mourait ou, plutôt, était tué. Je n’avais souvent aucune idée de la façon dont se terminerait un roman du Valet de pique avant l’ultime chapitre, qui m’arrivait dessus tel un véhicule fou; les romans d’Andrew J. Rush étaient des modèles de clarté, charpentés avec soin des mois à l’avance, et surprenant rarement leur auteur. C’était une bonne chose.

Pour l’auteur, comme pour mes lecteurs. Fondamentalement, personne n’aime les surprises.

Annick Lavogiez

Valet de pique, Joyce Carol Oates, Éditions Philippe Rey, 2017.

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